Blog

Le blog de Bertrand Ferrier, page 161

Ă€ la vĂ´tre !

HervĂ© DĂ©sarbre le 19 septembre 2020, en l’Ă©glise Saint-AndrĂ© de l’Europe

 

Lors du lancement de la cinquième saison du festival Komm, Bach!, Hervé Désarbre a débouché deux bouteilles offertes par Hans-Uwe Hielscher. Voici la première.

 

 

Daniel Propper joue George Gershwin, Forgotten Records (2/2)

 

Dans le premier Ă©pisode de cette recension, nous avons ouĂ¯ la transcription d’une partition pour deux pianos orchestrĂ©e par un autre et arrangĂ©e par le mĂªme (si), et trois petits prĂ©ludes Ă©crits directement pour piano solo par le sieur George Gershwin. Dans ce second volet, voici son Songbook, transcrit par GG en personne et jouĂ© tel quel. Au programme : vingt minutes constituĂ©es de dix-sept miniatures dont l’ordre semble Ă  la fois sujet Ă  dĂ©bat et sans rĂ©elle importance – ici, le choix se porte, Ă  quelques exceptions près, sur une succession chronologique. Le livret souligne que ces transcriptions procèdent par la suppression des couplets, souvent mineurs au profit d’une musique rĂ©vĂ©lant trois caractĂ©ristiques principales :

  • rapiditĂ© et danse,
  • mĂ©lodie simple et riche harmonisation,
  • superposition de rythmes divergents et lisibilitĂ© populaire du rĂ©sultat.

« Swanee », en Fa, illustre l’efficience du swing rag, porté par une interprétation qui ne niaise point. « Nobody but you », en Mi bémol, s’ébaubit « capricieusement » des contretemps et d’une main gauche bondissante. « I’ll build a Stairway to Paradise », en Do (et ouvert sur une septième pour suspendre la fin), s’amuse avec des octaves et des relances en triolets descendants. « Do it again », en Fa, est une complainte jouant sur le chromatisme et le dialogue entre binaire et ternaire.
Le redoutable « Fascinating Rhythm », en Mi bĂ©mol, fait son miel d’un dĂ©sĂ©quilibre oĂ¹

  • contretemps,
  • surgissement du ternaire et
  • appogiatures sont rois (ci-dessous, faute d’illustration par l’artiste du jour, la version exacerbĂ©e par Earl Wild via Vittorio Forte).

« Oh, Lady be good! » (avec deux « o », faut pas exagérer), en Sol, se divertit de fausses dissonances portées par une harmonisation facétieuse et des appogiatures tenaces. « Somebody loves me », en Sol itou, hésite entre la sagesse du 4/4 presque sérieux et la liberté des appogiatures, des triolets et des contretemps. « Sweet and low-down », toujours en Sol, revendique un tempo « Slow (in a jazzy manner) », se plaît à claudiquer çà et à danser là. « That certain Feeling » se revendique « ardent », avec sa main gauche déchiquetée et sa main droite prompte à dégainer des octaves toniques.

 

 

« The Man I love », en Mi bémol et sur trois portées s’il-vous-plaît, est l’une des plus longues mélodies transcrites, avec près de 2’ au compteur (seule « Liza » dépasse cette barrière). L’air chante l’espoir palpitant du Prince charmant avec

  • arpèges,
  • grands accords portant la mĂ©lodie et
  • structure ABA.

« Clap yo’ hands », en Si bĂ©mol, est un ragtime qui utilise sans modĂ©ration les sautes d’octave donc d’intensitĂ©. « Do do do », en Mi bĂ©mol et « in a swinging manner » et parfois « playfully », fonctionne essentiellement sur la croche pointĂ©e double agrĂ©mentĂ©e de triolets et d’une pimpante harmonisation. « My one and only » esquisse une Ă©nergie joyeuse oĂ¹ les croches pointĂ©es + double mettent en branle la mĂ©lodie souvent doublĂ©e Ă  l’octave pour plus d’effet. « ’s wonderful », en Mi bĂ©mol et ABA itou, substitue au plaisir mĂ©lodique

  • la lĂ©gèretĂ©,
  • la simplicitĂ© et
  • quelques effets rigolos comme le glissendo, loin de la « mĂ©lancolie » que l’indication liminaire promettait !

« Strike up the band! », en Si bĂ©mol, est annoncĂ© « in spirited march tempo », mais fonctionne avec ce « piquant » brillant et drĂ´le Ă  mĂªme de convenir Ă  beaucoup, y compris Ă  ceux qui estiment que « la musique qui marche au pas, cela ne nous regarde pas ». « Liza », en RĂ© bĂ©mol, est promis « languide », ce qui lui permet de mieux contraster une constante posĂ©e, d’une part, avec, d’autre part, des embardĂ©es rythmiques dans la partie A. Dans la partie B, un rythme pointĂ© permet Ă  la main gauche d’assurer le groove. Une variation plus brillante et une autre plus sentimentale prĂ©ludent Ă  une coda toujours aussi finement harmonisĂ©e. « I got Rhythm » (ci-dessous dans la version extrapolĂ©e par Earl Wild et propulsĂ©e par Vittorio Forte), en RĂ© bĂ©mol surtout… jusqu’au Fa de la dernière partie, dĂ©cidĂ©ment, est un hĂ©naurme tube fondĂ© sur

  • les contretemps,
  • une mĂ©lodie accrocheuse et
  • des astuces pianistiques fort capiteuses telle cette rĂ©pĂ©tition de notes « martellato ».

 

 

Le voyage se finit avec « Who cares? » (titre complet : quelle importance tant que tu es à mes côtés ?), en Do et « plutôt lent ». Les réponses pointées de la main gauche mettent en relief la complexe mélodie enrobée d’une harmonisation captivante. Ainsi s’éteint un voyage varié et groovy, interprété avec

  • science,
  • swing et
  • cette apparente simplicitĂ© qui libère la mĂ©lodie du guindĂ© chĂ©ri de certains musiciens savants tout en l’exonĂ©rant d’une vulgaritĂ© provocatrice de certains sachants croyant s’encanailler quand ils fricotent avec le jazz.

Pour lancer la troisième partie patchwork de ce rĂ©cital, voilĂ  trois transcriptions signĂ©es par l’harmoniumiste Artis Wodehouse, des « improvisations sur des chansons » gravĂ©es sur rouleaux par George Gershwin, spĂ©cialitĂ© que la diplĂ´mĂ©e de Yale cosigne parfois avec George Litterst. Premier titre sur le grill, « Looking for a boy » oĂ¹ une petite fille cherche

  • un garçonnet,
  • l’amour qu’il lui apportera et
  • l’harmonie dont elle rĂªve.

Pendant 45 secondes, le thème pointé se développe au médium, avec accompagnement dans les graves et commentaires rythmés dans l’aigu. Une seconde thématique se glisse alors, entre énoncé simple et traits virtuoses que Daniel Propper ne cherche pas à surnuancer. En fin de bal, la mélodie alterne entre alto et ténor avant le retour du motif liminaire.
« Maybe » est un duo entre Jimmy et Kay qui devisent de l’art, peut-Ăªtre, de dĂ©couvrir, peut-Ăªtre, oĂ¹ trouver son lover, peut-Ăªtre, afin que les portes du Paradis s’ouvrent, p’t-Ăªtre bientĂ´t, p’t-Ăªtre plus tard. Le thème est Ă©noncĂ© puis dĂ©veloppĂ© avec un accompagnement enrichi, laissant penser que GG Ă©tait un redoutable pianiste mais pas le plus inventif des improvisateurs. Ă€ partir de 1’34, le nouveau motif fait travailler les accords rĂ©pĂ©tĂ©s qu’affectionne le compositeur sans oublier de solliciter l’ensemble du clavier. Le retour du thème A n’apporte guère de nouveautĂ©s mais conforte l’aspect roboratif du plaisir de l’air simple traitĂ© avec science et virtuositĂ©, ce que confirme la dernière envolĂ©e.
« Someone to watch over me » raconte l’histoire d’un amour qui attend quelqu’un qu’il a hĂ¢te de voir, en espĂ©rant que cette personne sera celle qui veillera sur lui. Une intro tonique souligne que l’affaire est plutĂ´t urgente. Le rythme Ă©nergique confirme que le dĂ©sir de baisser la garde grĂ¢ce au coup de foudre est pressant. La main gauche Ă  son tour, sur des accords de sa consÅ“ur de droite, rĂ©pète le projet. Le retour de l’énoncĂ© premier boucle la boucle, coda conventionnelle donc bien tournĂ©e comprise. L’ensemble, avec brio, n’a pas grand-chose du charme des improvisations mais s’inscrit dans le cadre des transcriptions mĂ©morielles – rien Ă  voir avec les transcriptions de Pierre Cochereau par Jeremy Filsell, par exemple, oĂ¹ la question Ă©tait plus le sens du travail colossal visant Ă  recrĂ©er un moment sculptĂ© pour l’éphĂ©mère : ici, il s’agit de prolonger une interprĂ©tation de qualitĂ© gravĂ©e Ă  la volĂ©e par un pianiste vedette, sans apport particulier par rapport aux transcriptions qui prĂ©cèdent. Et c’est sans doute ce continuum que veut souligner Daniel Propper, entre transcription et perception spontanĂ©e du potentiel pianistique d’un air de musical : une bonne transcription, sera-ce pas celle qui rĂ©vèle non une disruption dans l’œuvre mais une cohĂ©rence de pensĂ©e entre le travail Ă  la table et le boulot devant les micros ?

 

 

Suspendant l’interrogation sur la transcription, le ragtime Rialto Ripples est la première Å“uvre – en Ut – Ă©ditĂ©e par George Gershwin (et Will Donaldson) quand George avait 19 ans. Pièce sagement swinguante, elle est interprĂ©tĂ©e avec Ă©nergie par son porte-parole qui lui insuffle du tonus, modulation en Fa et trio compris. L’Impromptu in two keys, imaginĂ© pour le musical East is West, dĂ©fie la coexistence du RĂ© et du Mi bĂ©mol, occasionnant de soyeux frottements jamais poussĂ©s trop loin. Jazzbo Brown Blues est tirĂ© de Porgy and Bess. Allegro moderato « in jazz manner », la partition gagne beaucoup Ă  l’interprĂ©tation contrastĂ©e de Daniel Propper, qui renchĂ©rit sur le swing et donne des couleurs aux savoureuses dissonances distillĂ©es par le compositeur, beau decrescendo final inclus.
Écrit pour le film Shall we dance?, « Promenade (walking the dog) » est un Allegro moderato en Ut et en forme ABA, qui joue, guilleret,

  • des dissonances,
  • des appogiatures,
  • du balancement et
  • des tentations de polytonalitĂ©.

Pour la fin du rĂ©cital, Daniel Propper propose une transcription d’un extrait de la Second Rhapsody pour piano et orchestre, situĂ© environ Ă  la moitiĂ© de l’œuvre. LancĂ© par un molto ad libitum, la pièce se meut sur un motif qui rappelle l’un des principaux thèmes de la rhapsodie bleue. Direction un sostenuto e con moto en La, oĂ¹ Daniel Propper n’hĂ©site pas Ă  octavier pour rĂ©ussir Ă  jouer tout seul ce qu’un arrangement de bon sens rĂ©servait Ă  deux pianos. Une mutation en RĂ© bĂ©mol n’exclut pas les bizarreries sapides (1’42). Le retour en La n’enlève pas davantage l’émanation de rĂ©miniscences bleues dans une rythmique et un mesurage (de 2/4 Ă  8/4) saccadĂ©s. Un Allegretto en rĂ© mineur malaxe alors le suraigu et le mĂ©dium avant de dĂ©boucher sur un maestoso en La, certes, mais torturĂ© et sèchement conclu par un accord de La arpĂ©gĂ© pour marquer la fin. Sans doute la trace d’un work in progress, prĂ©cieux pour rappeler quel compositeur Ă©tait George Gershwin, par-delĂ  l’habile mĂ©lodiste et harmoniste jusque-lĂ  illustrĂ©.
Pas de rĂ©cital, sans bis : Daniel Propper place donc ici une Toccatina composĂ©e quand il avait vingt ans (ça arrive). PulsĂ©e autant que dissonante, l’œuvre propose un motorisme hachurĂ© qui se goberge et de virtuositĂ© et des possibles du piano :

  • variĂ©tĂ© des registres,
  • percussion et rĂ©pĂ©titivitĂ©,
  • traits vertigineux,
  • interruptions brusques et
  • itĂ©rations au tempo souple,

tout concourt à un encore brillant et, mieux, laisse supputer qu’un disque de Propper par Propper serait un projet palpitant. En attendant, il y a ce disque

  • intelligent,
  • plaisant et
  • spectaculaire sans show-off.

On a connu pire teaser !


Pour acheter le disque, c’est, par ex., ici.

 

Daniel Propper joue George Gershwin, Forgotten Records (1/2)

 

La transcription est Ă  la mode. Elle embrase les organistes, parfois avec succès comme l’a montrĂ© rĂ©cemment le succès d’un Vincent Genvrin, et elle attire Ă  elle, entre autres exemples rĂ©cents, des violoncellistes armĂ©s d’un marimba et d’un vibraphone et de plus en plus de pianistes. Parmi ces claviĂ©ristes insatiables, après le Franco-Italien Vittorio Forte dit le Wildien, voici venu le très français SuĂ©dois Daniel Propper,

  • spĂ©cialiste des variations Goldberg qu’il a failli rĂ©enregistrer en vidĂ©o ces jours-ci,
  • griegophile pratiquant,
  • offenbachien mĂ©lodique,
  • dĂ©fricheur de musiques napolĂ©oniennes plus ou moins martiales, curieux de musique peu jouĂ©e (ce n’est point faire offense au bientĂ´t nonagĂ©naire Yvon Bourrel que d’avancer qu’il n’est pas le plus cĂ©lèbre des compositeurs) et de musique du vingtième siècle,
  • compositeur,
  • soliste branchĂ© par les duos avec
    • voix,
    • cordes ou
    • co-pianiste.

Son nouveau disque présente d’ailleurs maintes similitudes avec celui de l’éclectique Vittorio Forte :

  • il regorge de transcriptions,
  • il prĂ©fère la diversitĂ© Ă  l’inclination pour des intĂ©grales parfois passionnantes et parfois itou saturantes,
  • il est construit comme un rĂ©cital,
  • il remet Ă  l’honneur le dĂ©jĂ  fort honorĂ© George Gershwin, et
  • il se termine sur un bis composĂ© par l’interprète en personne.

Pour autant, les diffĂ©rences sont patentes : alors que Vittorio Forte prĂ©sente une sĂ©rie de transcriptions unifiĂ©es par un mĂªme transcripteur, en l’espèce Earl Wild, ce qui permet Ă  l’auditeur de rĂ©flĂ©chir Ă  cette pratique dans un rĂ©pertoire variĂ©, allant de Marcello Ă  Rachmaninov, Daniel Propper centre son travail sur les seules compositions de pièces de George Gershwin. Cela lui permet de proposer une autre problĂ©matique d’écoute en nous offrant de rĂ©flĂ©chir aux multiples nuances de la transcription.
En effet, outre quelques œuvres originales, sorte de benchmark, le disque inclut :

  • une transcription de George Gershwin par George Gershwin (le Songbook dont on entend une version pimpĂ©e par Earl Wild dans le disque de Vittorio Forte) ;
  • une transcription de Gershwin par Gershwin « rĂ©visĂ©e » (donc compliquĂ©e, comme Earl Wild) par Daniel Propper ;
  • une transcription d’improvisations de Gershwin par Artis Wodehouse ;
  • un arrangement d’un extrait de la Second Rhapsody par Daniel Propper ; et, donc,
  • une Toccatina de Daniel Propper en hommage Ă  l’esprit de Gershwin.

 

Photographie : Ludmila Fraillon

 

L’affaire commence par la Rhapsody in Blue (que Vittorio Forte a beaucoup pratiquĂ©e, dans sa propre version, en rĂ©cital), non point dans la transcription pour piano du compositeur mais dans une rĂ©duction de sa main de la version pour deux pianos. Peut-Ăªtre faut-il rappeler que la Rhapsody in Blue,ce mĂ©gatube, n’a jamais existĂ©… ou alors sous forme rhapsodique ! Ă€ l’origine, cette commande avait pour titre conceptuel An Experiment in modern Music. La première version est issue d’un travail pour deux pianos orchestrĂ© Ă  trois reprises par Ferde GrofĂ©, et d’abord prĂ©sentĂ© avec sa part d’improvisation (initialement, Gershwin n’avait pas Ă©crit les solos de piano). Partir d’une version pour deux pianos, et non d’une maximisation orchestrale, revient donc Ă  se rapprocher de la matrice, alors que se contenter de la transcription pour piano, moins complète, eĂ»t conduit l’interprète Ă  s’en Ă©loigner. La transcription serait ainsi une manière de rendre une Å“uvre Ă  sa fraĂ®cheur initiale…
De fait, Daniel Propper ne cherche pas à faire vrombir son Steinway B pour imiter l’orchestre. Dès l’incipit en Si bémol, il traite la pièce comme une composition pour piano et non comme une adaptation. Pour cela, il distingue nettement

  • le thème,
  • les contrechants et
  • les accords d’accompagnement.

Les modulations suivantes sont traitĂ©es avec le mĂªme souci de prĂ©cision que souligne un usage très rare de la pĂ©dale de sustain. Cette raretĂ© rappelle que les deux mamelles du jazz sont

  • l’harmonisation spĂ©cifique et
  • le rythme.

En effet, moins de résonance, c’est certes moins d’effet, mais c’est surtout plus de netteté donc plus de force percussive – oui, disons que c’est comme ne pas rajouter de sucre sur une compote qui sera bien plus savoureuse avec sa pointe d’acidité qu’avec une surcouche de glucose. Et compote il y a : derrière

  • le thème principal,
  • les leitmotivs annexes et
  • les gimmicks qui l’accompagnent,

le texte ne masque point son côté sinon expérimental, du moins rhapsodique.

  • Absence de dĂ©veloppement,
  • ressassement,
  • concatĂ©nation non forcĂ©ment tuilĂ©e entre motifs et tonalitĂ©s diffĂ©rents

sont d’autant plus efficaces que le son est clair et laisse goûter les contrastes entre passages calmes et passages de virtuosité, avec

  • accords,
  • traits,
  • balayages du clavier,
  • modulations enquillĂ©es,
  • sauts rĂ©flexes,
  • indĂ©pendance de mains dĂ©jĂ  très sollicitĂ©es,
  • multiples voix Ă  faire entendre sur des plans diffĂ©rents.

En dehors de l’impressionnante technique qu’elle exige, cette version semble ainsi sinon Ă©purer du moins concentrer le bouillonnement de la pièce. L’aisance de l’interprète et son plaisir de jazzer Ă©vitent cependant toute dĂ©perdition de saveur. Au plaisir de reconnaĂ®tre ce golden hit s’ajoute donc la joie de le dĂ©couvrir. Cet oxymoron n’est certes pas le moindre intĂ©rĂªt d’une transcription dĂ©barrassant la machine de la carapace rutilante dont l’a si habilement dotĂ©e Ferde GrofĂ©.

 

 

En guise d’intermède après ces 18’, voici les Trois préludes, résidu d’un projet en incluant vingt-quatre, comme la tradition classique l’eût exigé. L’Allegro ben ritmato e deciso, en Si bémol, assume sa rythmique rag et son harmonisation jazzy. L’exécution brille par cette capacité de l’interprète à faire passer pour évident ce qui est à la fois

  • joyeux,
  • profond et
  • d’une grande exigence technique.

L’Andante con moto e poco rubato, en Mi avec une partie centrale pour la main gauche en Fa#, est réservé aux mains gauches pas gauches et capables de claquer des accords de dixième sans effort (en gros : faut pouvoir faire un méchant grand écart entre le petit doigt et le pouce). Peu sensible à la difficulté, ou assez élégant pour le laisser supputer, Daniel Propper

  • en rend le balancement,
  • l’agrĂ©mente çà d’une appogiature sĂ©ante (0’38 et 2’35, par ex.) en allĂ©geant peut-Ăªtre parfois celles qui lui semblent superfĂ©tatoires (voir par ex. 12 mesures avant la fin),
  • le colore lĂ  d’un accent qui fait toute la diffĂ©rence (2’03) et l’honore d’un premier do dièse avant l’écho plus grave que toutes les Ă©ditions ne mentionnent pas.

Aussi paradoxal que cela puisse sembler pour un artiste au répertoire aussi vaste, il y a dans cette exécution une liberté intelligente qui distingue la fidélité exiguë de la familiarité admirative. (Je suis pas sûr que la phrase ait vraiment un sens, et c’est dommage parce que, quand je l’ai écrite, elle était presque sensée.)
Le troisième prélude, Allegro ben ritmato e deciso, en mi bémol mineur (et majeur un peu) remet un coin dans le juke-box. Miniature de virtuosité, elle profite du groove assuré par

  • les accents finement pensĂ©s,
  • les nuances contrastantes en dĂ©pit de la brièvetĂ© de la pièce,
  • le toucher qui sait
    • filer,
    • dĂ©tacher et
    • poser souplement des accords.

Les prĂ©ludes ouvrent la voie au Songbook. C’est donc cette saga de vingt minutes qui dĂ©capsulera le prochain Ă©pisode de la recension.


Pour acheter le disque, c’est, par ex., ici.

Donc y aura plus que des critiques, sur ce blog ?

Batignolles, 4 avril 2021. Photo : Bertrand Ferrier.

 

PĂ¢ques.

 

Ester Pineda joue Chopin et Granados (VDE-Gallo)

 

Voici, a priori, un disque intéressant à triple titre. D’abord, il est vieux – si, dix ans, dans cette industrie, c’est super vieux ; et c’est joyeux que des attachés de presse croient assez fort à une artiste pour nous partager aussi la profondeur de son répertoire, au-delà de la nouveauté du moment. Ensuite, il permet d’approfondir notre connaissance du travail d’Ester Pineda, saluée tantôt ici pour son disque Mompou & Bonet. Enfin, en dépit des promesses entrevues dans la précédente recension pinedienne, il paraît ressortir de la caricature pour deux raisons :

  • mĂªme après quatre disques, un pianiste n’est-il pas obligĂ© d’enregistrer Chopin, compositeur bankable et recherchĂ© des programmateurs ? et
  • une Espagnole n’est-elle pas obligĂ©e d’enregistrer de la musique espagnole ?

Si tel était le cas, Ester Pineda cocherait les bonnes cases ; mais, dans le livret, elle préfère cocher les bonnes causes, en plaidant la continuité de Chopin à Granados, par l’influence du prédécesseur sur « un de ses héritiers » avec lequel il partage « lyrisme envoûtant, inspiration, sens de l’improvisation, rubato… ». Écoutons voir si la musique confirme ce postulat !

 

 

Les deux nocturnes op. 32 ouvrent le bal, avec le bruit de live (0’01) qui laisse imaginer le choix de privilégier la meilleure prise plutôt que la plus léchée. Le nocturne en Si est pris avec un soin particulier apporté à la respiration du discours

  • (Ă©largissement de la phrase,
  • points d’orgue silencieux,
  • rubato).

Les contrastes de nuances et la souplesse du tempo apportent clartĂ© et musicalitĂ© au propos sensible sans s’encombrer de mièvrerie, Ă©trange coda comprise. Le nocturne en La bĂ©mol s’élance sur les triolets de la main gauche en guise de moteur pour la mĂ©lodie de la main droite.Dans la partie centrale,

  • l’allant,
  • la lĂ©gèretĂ© et
  • la sĂ©rĂ©nitĂ© de l’interprĂ©tation

laissent place

  • Ă  une tentative de contenir l’inquiĂ©tude exprimĂ©e par la gĂ©nĂ©ralisation des triolets,
  • Ă  l’utilisation d’accords rĂ©pĂ©tĂ©es et
  • Ă  l’instabilitĂ© harmonique marquĂ©e par la superbe mutation de La bĂ©mol Ă  La.

L’interprète oppose Ă  l’extravagance de certains de ses confrères la juste concentration du propos, qui est le contraire de l’indiffĂ©rence ou de la routine. Sur des pages aussi rabĂ¢chĂ©es, la performance n’est pas mince !
Elle se poursuit avec les deux nocturnes op. 48. Le premier, en ut mineur, est un tube du compositeur. Le lento liminaire est jouĂ© avec la solennitĂ© exigĂ©e par une main gauche sinon lugubre, du moins très stricte. La variĂ©tĂ© de toucher permet Ă  la main droite d’habiter pleinement les traits de doubles croches en diffĂ©renciant les notes. Au cÅ“ur de la partition, un passage « Poco piĂ¹ lento » en Do installe une atmosphère de recueillement que bousculent des triolets d’octaves en doubles croches. Le thème A rĂ©apparaĂ®t, dotĂ© d’un accompagnement en triolets que la musicienne parvient Ă  faire gronder sans confondre

  • tension,
  • profusion des notes et
  • bruit.

Le second nocturne en fa dièse mineur, le plus long de la sĂ©lection, fait contraster le rythme binaire de la main droite avec les triolets de la main gauche. Ça oscille, ça mĂ©dite, ça se garnit d’octaves cristallins, et ça finit par basculer en RĂ© bĂ©mol, « PiĂ¹ lento » et Ă  trois temps. Ă€ l’évidence, quelque chose perturbe le rĂªveur. Ester Pineda rend joliment l’ambivalence du passage central, entre dĂ©sir de songe et secousses de rĂ©alitĂ©. Le retour du thème premier est l’occasion d’apprĂ©cier la technique de la pĂ©dale de rĂ©sonance, Ă  la fois halo et prolongation de la note mais jamais brouillard ou confusion.

 

 

Petit changement d’ambiance avec les deux nocturnes op. 55. Le premier, en fa mineur, d’une apparente simplicité (et vice et versa) articule une mélodie à la main droite et une pompe à la main gauche, que la pianiste sait rendre

  • lĂ©gère,
  • souple et
  • solide Ă  la fois.

Un passage « piĂ¹ mosso » tente de s’emporter Ă  coups de triolet ; mais ce froncement de sourcils disparaĂ®t dans un trait descendant de doubles croches. Le retour du thème fusionne avec le penchant pour les triolets, offrant un petit bout de chant libre Ă  la main gauche tandis que babillent les triolets habiles de la main droite.
Écrit en 12/8, le second nocturne, en Mi bémol, confie le thème à la main droite sur des triolets de grande amplitude attribués à la main gauche. Ester Pineda respecte l’esprit de ce « Lento sostenuto » en adoptant un tempo retenu mais prompt à s’enflammer quelques mesures, façon diastole-systole.

  • Les rythmes chopiniens (7 ou 10 notes pour 6, ou 5 pour trois),
  • la diffĂ©renciation des trois voix souvent Ă  l’œuvre, et
  • l’utilisation fine du rubato

contribuent à rendre cette interprétation posée fort délectable.

 

 

La musicienne choisit d’ouvrir la partie Enrique Granados de son rĂ©cital avec les huit Valses poĂ©tiques (on Ă©voquait tantĂ´t la version de ces miniatures par Myriam Barbaux-Cohen, qui a aussi gravĂ©, comme Ester Pineda, l’Allegro de concert). Après que l’on aura regrettĂ© que les valses ne soient point dĂ©taillĂ©es, ni sur le livret ni sur la quatrième (on n’a rien dit pour la faute de frappe autour des annĂ©es de vie d’Enrique Granados), l’on se plongera dans un prĂ©lude binaire en La affichĂ© « Vivace molto » quoique pris ici sans hĂ¢te, comme si l’artiste voulait privilĂ©gier la musique Ă  l’effet wow. La valse « melodioso », en La aussi (et la mineur pour la seconde partie), jouit d’une interprĂ©tation paisible, jouant Ă  plein de l’ad libitum mentionnĂ© sur la partition et proposant des choix originaux (comme celui de faire sonner le la plutĂ´t que le do dièse lors de la première reprise, Ă  1’13).
Un « Tempo de valse noble » en Fa surgit alors. La pianiste y crĂ©e le rythme grĂ¢ce Ă  son art du dĂ©tachĂ© et Ă  la souplesse de son tempo. Logique : la partition n’exige-t-elle pas de l’interprète « molta fantasia » ? Un « Tempo de valse lente » en rĂ© mineur puis en RĂ© semble si ensuquĂ© de nostalgie qu’il refuse de valser avant de se prendre au jeu… jusqu’à ce que la tristesse le saisisse de nouveau, permettant Ă  Ester Pineda de proposer des variations de climats intĂ©ressantes, voire mĂªme d’ajouter un rĂ© grave en fin de bal, ce que toutes les Ă©ditions de l’œuvre ne mentionnent pas ! L’« Allegro umoristico » marquĂ© « ritmico » en Si bĂ©mol (partie centrale en si bĂ©mol mineur) nous remet d’aplomb avec ses airs de bourrĂ©e qui contrastent avec la deuxième partie plus dentellière. L’interprète enchaĂ®ne avec l’Allegretto en Si bĂ©mol qui hĂ©site joliment entre balancement et suspension ; la science du ritendo pertinent ici dĂ©ployĂ©e, cela s’appelle le swing – et Ester Pineda l’a.
Un mouvement « Quasi ad libitum » en Fa dièse mineur revient Ă  plus d’introspection sans abandonner le vertige fragile de la suspension, au point que certains passages marquĂ©s noire-noire deviennent noire pointĂ©e-croche. La seconde partie assume son intertexte chopinien (et son fa grave ajoutĂ©e par la porte-parole d’Enrique Granados). La septième valse, « Vivo », la plus brève, est prise avec l’énergie nĂ©cessaire pour la faire groover. En moins de cinquante secondes, on apprĂ©cie les accents, les rebonds ainsi que le contraste entre première et deuxième parties. Un « Presto » un peu Vivace aussi en La ferme le ban. Ester Pineda en rend les sautes d’humeur (entre 6/8 et 3/4) tout en gardant le fil de cette folle farandole… et en choisissant de personnaliser la fin de la première reprise. En effet, l’artiste prĂ©fère inclure l’Andante avant de repartir, comme pour donner plus d’élan Ă  la course qu’elle poursuit. Ce n’est pas la seule modification que semble avoir apportĂ©e l’interprète : elle pimpe le dernier temps avant le « Tempo de valse », c’est-Ă -dire la reprise de la première valse en s’offrant un arpège gĂ©nĂ©reux et bienvenu Ă  la fois pas dans toutes les Ă©ditions de la partition… et tout Ă  fait bienvenu ; et elle renonce Ă  jouer la seconde partie de la première valse, estimant peut-Ăªtre que l’effet est plus percutant si l’on ne tombe pas dans la redite intĂ©grale. Ressort de cette interprĂ©tation d’un recueil charmant l’impression d’une vraie personnalitĂ©, attentive certes au texte mais surtout (ou donc surtout ?) Ă  l’esprit des partitions.

 

 

La pièce suivante, El pelele, existe en version opératique puisque Granados l’a remixé en ouverture d’opéra. Les doigts agiles de la musicienne semblent fredonner une mélodie populaire pétillante dans un arrangement brillant dont elle s’attache, en Si bémol comme en Mi bémol, à rendre les sautes d’humeur par-delà la virtuosité exigée : son sens du rythme, du détaché, des nuances frappe tout autant que l’agilité remarquable de ses doigts.

 

 

Extraites des Goyescas, les Quejas o « La maja y el ruiseñor » (Plaintes, ou la jeune fille et le rossignol) sont un Andante melancĂ³lico en fa dièse mineur et, brièvement, Fa dièse, d’une grande richesse harmonique oĂ¹ un dialogue s’engage entre fille et rossignol. En partie Ă©crit sur trois portĂ©es, l’œuvre dĂ©ploie tous les moyens du piano au service d’une Ă©motion visiblement trop grande pour celle qui l’éprouve. Ester Pineda y tĂ©moigne d’une aisance saisissante car quasi invisible et toujours dissimulĂ©e derrière une sensibilitĂ© comme pĂ©nĂ©trĂ©e par la pièce qu’elle joue. Laisser Ă©vidente la ligne directrice tout en ciselant chaque dĂ©tail choisi est au moins aussi spectaculaire que de laisser ses petites saucisses exĂ©cuter les quadruples axels requis.
Pourtant, des quadruples axels, il va en falloir pour mener Ă  bien l’Allegro de concierto et ses sept dièses (une altĂ©ration de plus que les six bĂ©mols de la toccata d’Aram Khatchaturian, victoire !). Après une double longue ondulation, dont l’interprète rend la fluiditĂ© en l’animant avec vigueur et esprit, une modulation en sol dièse mineur esquisse un thème presque lisztien richement accompagnĂ© – avec son petit bruit vivant (1’10) qui confirme que c’est bien un humain qui joue ! La reprise de la première sĂ©quence, en Sol, laisse battre plus fort les torrents impĂ©tueux de la fièvre pianistique. Une brève accalmie et une mutation en Do reprend les mĂªmes Ă©lĂ©ments de langage que bouscule une nouvelle incartade brillante, oĂ¹ le rubato permet Ă  cette musique de concours fort bien Ă©crite et tout aussi agrĂ©able Ă  ouĂ¯r de nâ€™Ăªtre pas qu’un exercice de virtuositĂ©. L’ensemble du clavier est sollicitĂ© pour prĂ©parer le retour au motif liminaire dans sa tonalitĂ© Ă©lĂ©mentaire ; puis un dĂ©rivĂ© du deuxième thème apparaĂ®t en do dièse mineur. Une modulation en Do du motif premier prĂ©cède des sĂ©ries d’arpèges brisĂ©s, porte d’entrĂ©e vers une nouvelle mutation en Do dièse majeur servant de coda. C’est toujours très clair, au tempo vif qui sied, mais avec cette retenue et ce souffle qui rend ces 9’ poĂ©tiques et faisant, comme on disait jadis, « une vive impression ».

 

 

En conclusion, le disque rĂ©pond Ă  la question que nous posions au dĂ©but : loin de s’en tenir Ă  un exercice convenu associant un compositeur grand public et un compositeur en rapport avec la nationalitĂ© de l’interprète, il propose un programme Ă  l’image de l’artiste – maĂ®trisant les codes et conventions acadĂ©miques, mais les subvertissant grĂ¢ce Ă  une sensibilitĂ© musicale extraordinaire non pas en plus de la technique mais intĂ©grĂ©e Ă  la technique elle-mĂªme. Comme on dit parfois en sport : bien jouĂ© !


Pour Ă©couter le disque en intĂ©grale, c’est ici.
Pour l’acheter, c’est par exemple lĂ .

Nicolas Horvath joue Alvin Lucier (Grand Piano)

 

Après avoir été

  • le musicien classique qui fricote, lascif, avec la scène harsh noise,
  • le jeunot Ă  brushing qui claque son Liszt et Ă©baubit l’assistance par sa virtuositĂ©,
  • le spĂ©cialiste de la musique minimaliste puis d’Erik Satie,
  • le praticien des concerts de 12 Ă  24 h sans quitter la scène,

Nicolas Horvath a nouĂ© un partenariat fructueux avec Grand Piano, un label chapeautĂ© par Naxos, oĂ¹ la diversitĂ© de ses projets lui permet d’échapper Ă  la monomanie. Pour maints pianistes, la spĂ©cialisation a le cĂ´tĂ© rassurant de l’étiquette, ce qui leur donne du prix ; pour quelques originaux, cette expertise devient vite une chape rĂ©ductrice sous laquelle la musique finit par sonner comme une ratiocination de fonctionnaire jauni Ă  l’idĂ©e avant lâ€™Ă¢ge. Devinez dans quel camp Ă©marge le prĂ©sent pianiste, en sachant que, après nous avoir fait dĂ©couvrir les sonates de Brillon de Jouy, il nous offre une nouvelle embardĂ©e, cette fois dans les eaux de la musique expĂ©rimentale.
Music for piano with slow sweep pure wave oscillators est une pièce d’Alvin Lucier, nĂ© en 1931, oĂ¹ le piano dialogue avec « deux ondes balayant un registre de quatre octaves » et frottant avec l’unisson, comme un accordeur cherchant la note juste. Originellement, le dĂ©fi durait 15’. DĂ©sormais, il existe en version XL de 65’ et a Ă©tĂ© créé en octobre 2020 par Nicolas Horvath en personne, qui prĂ©cise, Ă  propos de la version studio : « Il n’y a absolument aucun montage » (d’oĂ¹ des bruits de live, comme Ă  7’45 ou Ă  1 h00’39, par ex.) et ajoute, dans une formule gĂ©niale : « Parfois, le son du piano peut paraĂ®tre très bizarre [voir Ă  18’23, par ex.], mais c’est tout Ă  fait normal. »
Tout commence par une oscillation qu’un fa4 et un mi bémol4 viennent défier. Par petites touches, le piano inspire et aspire les ondes, jouant avec les résonances pour esquisser une atmosphère embrumée. Autour des contours à la fois nets et imprécis sculptés par les notes du piano, les ondulations tissent un halo d’une densité variable. Rapidement, l’écoute suscite un effet paradoxal, qui tient à la fois de l’hypnose atmosphérique et du suspense consistant à attendre la prochaine note voire à anticiper l’intervalle (en temps et en hauteur) qui viendra nourrir les ondes ou varier l’atmosphère.
Des Ă©vĂ©nements rĂ©jouissent l’auditeur soucieux d’action, tel ce premier accord, vers 6’25, ou la première octave simultanĂ©e, vers 9’50. Cependant, la composition fait trop confiance Ă  son principe de clusters mouvants, libĂ©rĂ©s en pointillĂ©s par le piano, pour multiplier les accidents ou les surprises. Il semble qu’Alvin Lucier pose un geste oĂ¹ le dĂ©pouillement est lui-mĂªme l’évĂ©nement – on pense Ă  un feu : de temps en temps, on remet une bĂ»che dans lâ€™Ă¢tre, mais c’est la flamme qui Ă©claire, rĂ©chauffe et fascine, pas la bĂ»che.

 

 

Les variations d’attaque (15’10, par ex.) ne sont pas davantage, en soi, des mutations ou des Ă -coups : elles ne sont que du minerai pour les oscillateurs, au mĂªme titre que

  • la durĂ©e des notes,
  • leur rĂ©sonance immĂ©diate et
  • leur hauteur.

Des effets de distorsion ou de tremblement (22’25) se faufilent çà, Ă©voquant parfois la guimbarde plus que le gong (46’34) ; et des pĂ©dales proches du larsen grincent lĂ , comme pour appeler l’auditeur Ă  se dĂ©prendre d’une logique vectorielle, qui le conduirait d’un point A vers un point B. Nous ne sommes point devant l’inaccessible chĂ¢teau de Kafka qu’il faudrait absolument pĂ©nĂ©trer. Au contraire, tout se passe comme si, Ă  une dynamique narrative (tel morceau respire la tristesse ou la pĂ©tillance) voire archĂ©typale (on reconnaĂ®t des formes et des carcans qui nous indiquent oĂ¹ on se situe, dans le morceau, et comment ça devrait se dĂ©velopper), Alvin Lucier et son interprète substituaient une rhĂ©torique de l’engoncement oxymorique, si si, puisqu’il s’agit de s’enfoncer dans une atmosphère sonore – sauf que, pour s’enfoncer, il faut accepter de ne pas bouger, c’est lĂ  qu’est l’os. L’audition est donc partagĂ©e entre

  • la nĂ©cessitĂ© de l’évĂ©nement (la note qui tombe pour nourrir les oscillations) et
  • le dĂ©sir de la perpĂ©tuation (le son contemplĂ© Ă©tant comme perturbĂ© par les notes nouvelles, qui nous empĂªchent de nous lover dans un va-et-vient confortable).

La notion mĂªme de note, juste ou fausse (29’41), est remise en cause par l’impossibilitĂ© d’accĂ©der Ă  la justesse, incompatible avec l’oscillation. L’effet produit s’apparente Ă  une fragmentation liquide de la musique :

  • fragmentation, car division du son en plusieurs possibles Ă  travers les vibrations ;
  • liquide, car fluiditĂ© des oscillations perpĂ©tuelles.

De la sorte se construit et se dĂ©construit la saisissabilitĂ© – et hop – de la musique, faisant Ă©cho aux propos contradictoires en apparence qu’Alvin Lucier a tenus : « Lorsque j’écris une Å“uvre, je dois dĂ©-composer, ne pas composer. » Il ne s’agit pas de ne pas peindre en peignant comme tout bon destructureur d’intemporaritĂ© ! Il s’agit de ne pas laisser l’acte compositionnel devenir une fin en soi, au dĂ©triment du projet qui le motive ou de l’idĂ©e qui l’anime. Pour Alvin Lucier, la mise en forme d’une idĂ©e doit se libĂ©rer des procĂ©dĂ©s enseignĂ©s lors des Ă©tudes de composition, assimilables Ă  un bruit ambiant empĂªchant de saisir une parole – la substance de l’Å“uvre Ă  Ă©crire.
Face au brouhaha d’un certain classicisme, fût-il moderne, Nicolas Horvath élabore une chorégraphie à la fois statique et mouvante. Au mouvement de l’ondulation répond l’itération stable du procédé, concomitante de l’annihilation du temps. En effet, si l’on ne se peut repérer dans un espace aux contours mouvants, l’on ne peut davantage se repérer dans une temporalité qui se dérobe faute de développement, de dynamique et de récit. Écouter cette musique revient à se débarrasser de la rigidité kantienne qui nous pousse sans cesse à chercher comment nous orienter dans la pensée. De fait, l’ondulation entraîne la suspension

  • de la gĂ©ographie cognitive (il faut se perdre dans l’œuvre) et
  • de la chronologie orientĂ©e (on ne sait jamais si on se trouve au dĂ©but, au milieu ou Ă  la fin du morceau).

La rĂ©pĂ©tition d’une mĂªme note Ă  diffĂ©rentes hauteurs, autour de 46’45, suivie de sa dĂ©gradation illustre la dĂ©robade des repères. Quelle est ou serait la bonne note ? et comment se projeter vers l’avenir du morceau quand son langage est Ă  la fois translucide (on voit bien comment « ça marche ») et dĂ©structurĂ© (l’agencement des notes n’obĂ©it pas Ă  une logique de phrase mĂ©lodique) ? C’est prĂ©cisĂ©ment cette perte de repères qui laisse Ă  penser que la maximisation de Music for piano with slow sweep pure wave oscillators, passant de 15′ Ă  65′, est une idĂ©e judicieuse. Il faut du temps pour « perdre son temps ». Dès lors qu’il Ă©chappe Ă  la pulsion de suspense Ă©voquĂ©e supra, l’auditeur peut entrer dans la logique de suspens. Alvin Lucier n’abolit pas le temps : il suspend son vol en libĂ©rant la musique de sa mĂ©canique narrative (parlera-t-on de mĂ©canique contique ?), comme semble le suggĂ©rer le ralentissement des Ă©vĂ©nements vers 56’40.

 

 

Ainsi passe-t-on de la musique expĂ©rimentale Ă  la musique expĂ©riencielle. Le compositeur part d’un procĂ©dĂ© technique pour proposer une expĂ©rience Ă  celui qui Ă©coutera sa musique. Or, par un procĂ©dĂ© spĂ©culaire, cette expĂ©rience consiste Ă  dĂ©terminer la nature mĂªme de l’expĂ©rience. En effet, d’ordinaire, l’expĂ©rience d’écoute est bien balisĂ©e : on est Ă©mu, on est content de reconnaĂ®tre un truc que l’on connaĂ®t, on admire le musicien pour sa technique de ouf, etc. Ici, rien de commun. L’émotion se construit par la mise en signification subjective de sons non reliĂ©s entre eux et de leur rĂ©sonance ; la partition est enregistrĂ©e en première mondiale, impossible de la re-connaĂ®tre ; le musicien ne dĂ©ploie pas une technique virtuose mais offre d’entendre une partition inouĂ¯e jusqu’ici. Partant, pour l’auditeur, tout est Ă  construire.
1’ d’oscillations jusqu’au silence n’est donc pas de trop pour nous sortir de la transe suspensive et nous ramener vers la vraie vie. Nous y revenons avec la conviction renouvelée que la fausse vie, comme la fausse note, est souvent plus intéressante que la vraie, surtout quand elle est portée par des découvertes de cet acabit !


Pour acheter le disque, c’est ici.
Pour l’écouter en intégrale, c’est là.

Julius Berger joue « Bach Frequencies 60-90 » (Solo Musica)

 

Cet album est d’abord un disque de circonstance, puisqu’il a Ă©tĂ© fomentĂ© pour tuer l’ennui et le nĂ©ant des musiciens par temps de Covid. C’est ensuite un projet conceptuel puisque, faute de pouvoir enregistrer avec un orchestre ou de jouer de ci de lĂ , Julius Berger a choisi d’enregistrer des pièces de Johann Sebastian Bach et « autour de Bach » comptant « entre 60 et 90 pulsations par minute » dans des arrangements pour violoncelle piccolo, vibraphone et marimba signĂ©s par le percussionniste Andrei Pushkarev pour Julius et Pavel Beliaev. C’est enfin une rĂ©alisation personnelle puisque Julius Berger en est le producteur et qu’il a choisi d’enregistrer dans l’église sise au sein d’une institution pour handicapĂ©s oĂ¹ a vĂ©cu feue sa sÅ“ur et Ă  qui il promet de reverser tous les Ă©ventuels bĂ©nĂ©fices liĂ©s de l’exploitation du disque.
Bref, ne pas Ăªtre intriguĂ© Ă  ce stade ne serait pas une faute de goĂ»t – ce concept oscille entre relatif et purement subjectif – mais, sans doute, un signe que quelque chose s’est encroĂ»tĂ© dans notre petite machine Ă  secouer les neurones.

 

 

Bach Frequencies 60-90 commence par le PrĂ©lude en Do de Dmitri Chostakovitch, extrait des 24 prĂ©ludes et fugues pour piano car « il y fait rĂ©fĂ©rence Ă  Bach ». Peut-Ăªtre l’écoute au casque est-elle dĂ©conseillĂ©e car elle peut surreprĂ©senter de façon, avouons-le, gĂªnante la bruyante respiration du violoncelliste. Cette rĂ©serve mĂ©rite dâ€™Ăªtre posĂ©e car l’invasion du halètement dĂ©fie pour partie le plaisir dâ€™Ăªtre dĂ©contenancĂ© par

  • le tempo lent,
  • le son du piccolo et
  • l’arrangement proposĂ©.

Le morceau suivant, lui, est bien de Bach, puisqu’il s’agit d’une adaptation du prĂ©lude « Ich ruf zu dir » (BWV 639), extrait du Petit livre d’orgue, sorte de De profundis chargĂ© d’exprimer la plainte du croyant qui, au bord du dĂ©sespoir, essaye quand mĂªme de ne pas laisser bĂ©ton sa foi. Si l’introduction, plus pop que baroque, laisse imaginer un arrangement plutĂ´t qu’une transcription, la suite dĂ©samorce cette supputation. Certes, l’on pourra Ăªtre dĂ©contenancĂ© par cette mise en route – pas bachienne pour un sou, bien qu’elle reprenne des Ă©lĂ©ments de la partition – alors que le cri de dĂ©sespoir a plus de force s’il est lancĂ© de suite ; toutefois, si l’on accepte de se dĂ©prendre d’une raideur de gardien du temple ici hors de propos, l’on se pourra laisser Ă©tonner par ce trio Ă  la fois hyperconnu – surtout des organophiles, soit, mais pas que d’eux – et 100 % inouĂ¯, assemblant

  • violoncelle (main droite),
  • vibraphone (main gauche) et
  • marimba (pĂ©dale).

Le gros ensemble du disque enquille alors : c’est le Premier concerto pour clavecin en rĂ© mineur (BWV 1052). L’attribution du lead Ă  quatre cordes n’a pas de quoi choquer : la lĂ©gende musicologique – peut-Ăªtre exacte, comme toutes les lĂ©gendes – estime que cette composition pour clavecin serait un remix d’un original pour violon.
L’Allegro, porté par

  • le sautillement du soliste,
  • ses choix de sonoritĂ©s modulantes (Ă©couter Ă  2’48 !) et
  • sa virtuositĂ© lors des cadences,

permet à l’arrangeur de valoriser les contrastes de timbre entre deux percussions proches et néanmoins complémentaires. Le travail sur les nuances du trio entretient la curiosité nécessaire pour appréhender ces 9’ liminaires.
L’Adagio (en sol mineur), pris sans hĂ¢te, ne recule pas devant la bizarrerie, comme en tĂ©moignent les trilles nĂ©cessaires du marimba. Sur son entrĂ©e, le soliste fait le choix d’allĂ©ger l’ornementation habituelle, comme pour concentrer davantage son propos. La suppression et la transformation en noires frĂ©quentes des croches deux en deux dans les graves, chargĂ©es de rythmer le mouvement dans la version originale, peut aussi Ăªtre apprĂ©hendĂ© comme un dĂ©sir de faire entendre autrement la pièce en la laissant davantage respirer, dans une sorte d’épure aux sonoritĂ©s extravagantes.
L’Allegro conclusif, qui revient au ré mineur du titre, est d’autant plus percutant que le mouvement précédent a paru sciemment étiré.

  • La tonicitĂ© du marimba,
  • le dialogue avec le vibraphone et
  • les harmoniques qui en sourdent

secouent l’oreille, portée ensuite par les qualités du travail d’ensemble

  • (synchronisation,
  • accents,
  • nuances).

La sonatine « molto adagio » extraite de Gottes Zeit is die Allebestre (BWV 106), cantate dite « actus tragicus », pose que « le temps de Dieu est le meilleur des temps ». L’œuvre passe pour une crĂ©ation de jeunesse de Johann Sebastian Bach… bien que la partition la plus ancienne que l’on en connaisse date de près de vingt ans avant sa mort. La transcription, toujours aussi libre dans son introduction (les deux premières notes ne correspondent pas exactement Ă  la partition) voient d’abord dans le violoncelle piccolo un co-substitut Ă  la viole de gambe, avant de le promouvoir flĂ»tiste en chef. Le rĂ©sultat, très rĂ©ussi, exprime fort bien, Ă  sa manière, le climat de sĂ©rĂ©nitĂ© paisible et dialoguĂ©e que suggère cette pièce.

 

 

Le choix des musiciens se porte alors sur l’Aria – donc l’avant-dernier des quatre mouvements – de la Pastorale pour orgue (BWV 590) de Johann Sebastian Bach. La pièce est simple. Une mĂ©lodie se dĂ©tache d’un accompagnement essentiellement constituĂ© d’accords rythmant les trois temps. Sur ces accords batifolent des triolets de doubles croches. JouĂ©e cette fois sans traĂ®ner – partant, Ă  un tempo judicieux –, elle offre l’occasion au soliste d’explorer les diffĂ©rents registres et de dialoguer avec son complice percussionniste jusqu’à la suspension finale… puisque ce mouvement en appelle un autre. C’est d’ailleurs un regret : que la dimension très personnelle du livret, disponible en anglais et en allemand seulement, ne permette pas d’aborder la construction du programme et sa signification. Est-ce faute de place, ou est-ce un choix visant Ă  laisser une part de rĂ©flexion voire de rĂªverie personnelle Ă  l’acquĂ©reur du disque ? Mystère…
… mais les artistes ont peut-Ăªtre anticipĂ© sur ce type de questionnement puisque l’Ave Maria en Do d’Astor Piazzolla [seul extrait disponible, Ă  notre connaissance, sur YouTube] est prĂ©cĂ©dĂ© d’une introduction additionnelle – dĂ©cidĂ©ment la marque de fabrique d’Andrei Pushkarev ! – citant le prĂ©lude de Johann Sebastian Bach sur lequel Charles Gounod a posĂ© son propre Ave Maria. Surligner l’intertexte auquel se rattache l’œuvre prĂ©sente est une astuce pour expliquer ce que fabrique le roi du tango dans un disque intitulĂ© Bach frequencies 60-90. Peut-Ăªtre regrettera-t-on que cette première mesure de Bach remplace l’accompagnement Ă©crit par Piazzolla pour l’incipit de son thème ; mais l’on s’inclinera devant le son cristallin, proche de celui du cĂ©lesta, dĂ©livrĂ© par le vibraphone dans les aigus de son solo… malgrĂ© un montage qui eĂ»t pu Ăªtre, imagine-t-on, plus feutrĂ© (2’08). De mĂªme, d’autres libertĂ©s – comme le choix de rĂ©pondre Ă  la question descendante du soliste ou d’inverser provisoirement les rĂ´les Ă  la reprise en crĂ©ant un contrechant pour le violoncelle – paraissent particulièrement pertinentes ; et le rĂ©sultat est pour le moins pimpant.
Pour la trilogie suivante, l’arrangeur s’inspire tant d’une partition d’Alessandro Marcello ou de ce que l’on en a reconstituĂ© – d’oĂ¹ l’absence, par ex., de l’accord de La, six mesures avant la fin, au troisième temps, ou celle de tierce picarde sur le dernier accord – que de la transcription pour clavier queJohann Sebastian Bach a signĂ©e (« surtout pour l’ornementation », stipule le livret). Les trois cocos complètent donc leur programme par le Concerto en rĂ© mineur pour hautbois. L’Andante e spiccato liminaire est pris Ă  allure très modĂ©rĂ©e. MĂªme si, Ă  l’aune des versions parfois virtuoses Ă  l’excès, le rĂ©sultat pourrait paraĂ®tre appliquĂ© plus qu’allant, qui permet de mieux apprĂ©cier le double contraste :

  • entre les deux percussions et le violoncelle, d’une part ; et
  • entre les deux percussions elles-mĂªmes, d’autre part.

L’Adagio, dont nous parlions tantĂ´t grĂ¢ce Ă  Vittorio Forte, s’ouvre sur un accompagnement octaviĂ©, qui prend ainsi une couleur très distincte de ce que certains auront dans l’oreille. Le vibraphone et le violoncelle piccolo ne traĂ®nent point sans presser pour autant, menant la barque de l’émotion Ă  bon port en Ă©vitant de surjouer. Le Presto permet au trio d’échanger davantage que sous la forme dialoguĂ©e imposĂ©e par le deuxième mouvement.

  • L’énergie des coups d’archet,
  • l’art du dĂ©tachĂ© et
  • le soin apportĂ© tant aux nuances qu’à l’ornementation

contribuent à rendre l’arrangement de ce mouvement bien plus convaincant que saugrenu.

 

 

Ă€ l’issue de ce concert d’une petite heure, les artistes offrent un bis, en l’espèce l’adaptation de « Jesus bleibet meine Freude », dit « JĂ©sus, que ma joie demeure ! », extrait de la cantate Herz und Mund un Tat und Leben [« Le cÅ“ur et la bouche et l’action et la vie », tu parles d’un titre] (BWV 147). Le texte explique que, JĂ©sus Ă©tant « le trĂ©sor et le dĂ©lice de mon Ă¢me », pas question de le laisser un instant « hors de mon cÅ“ur et de mes yeux ». L’arrangement s’ouvre sur une introduction curieuse et point sotte puisqu’elle joue Ă  plein de l’originalitĂ© de l’instrumentarium. Tranquille et jouissant Ă  fond

  • du legato et des pizzicati de Julius Berger,
  • du mystère rĂ©sonant d’Andrei Pushkarev et
  • de la rythmique fine de Pavel Beliaev,

le golden hit clôt en beauté un projet étonnant qui, si l’on en accepte l’augure, séduit par son audace incongrue ainsi que par la revanche qu’il célèbre de la musique sur la pandémie et ses conséquences mortifères pour la culture et les cultureux.


Pour acheter le disque Ă  partir du 9 avril, c’est par exemple ici.

Vittorio Forte joue Earl Wild, Odradek (2/2)

 

Après un premier Ă©pisode Ă©bouriffant, qui nous rappelle si nĂ©cessaire que les vedettes mĂ©diatiques du piano ne sont pas les seules Ă  maĂ®triser le clavier, parfois au contraire, nous partons sur les ailes de la « Danse des quatre cygnes » de Piotr Ilitch TchaĂ¯kovsky, extraite du Lac, oĂ¹ l’on suit ces quatre oiseaux qui sont en fait des jeunes filles victimes d’une mĂ©chante belle-mère (double plĂ©onasme ?). Le toucher lĂ©ger de l’interprète profite de cette redoutable transcription pour sublimer son Bechstein D 282, idĂ©alement rĂ©actif. En forme, nous filons « Au milieu d’un bal bruyant », extrait des Six romances, op. 38 n°3.
Le poème d’Alexis TolstoĂ¯ y Ă©voque, dans la solitude nocturne qui a suivi, le coup de foudre Ă©prouvĂ© pour des yeux tristes et un rire Ă©clatant. Après une introduction d’Earl Wild, le thème est d’abord Ă©noncĂ© Ă  l’octave infĂ©rieure avant de s’enrichir de fioritures tĂ©moignant de l’émotion animant ce lied. Point d’explosion cependant, car le poème se termine sur la question suspendue : « Est-ce que je t’aime ? Je ne sais pas, mais cela se pourrait bien. » Un dernier trait wildien termine le travail, rĂ©servant la suite de l’histoire Ă  ceux qui voudront bien y rĂªver.

 

 

Nous, nous avons encore du chemin : 35’ de George Gershwin nous attendent. La première Ă©tape de cette nouvelle embardĂ©e est constituĂ©e par les Sept Ă©tudes virtuoses sur des chansons populaires inspirĂ©es Ă  Earl Wild par des transcriptions de certaines de ses mĂ©lodies que GG avait rĂ©alisĂ©es lui-mĂªme, tout en affirmant que ces transcriptions Ă©taient hypersimples afin de se vendre en masse – la livrettiste nous assure que, dĂ©jĂ , cette première Ă©tape Ă©tait pas super, super simple (mais, pour avoir vu des artistes dire : « Avant que toi qui connais les gens importants propose mon travail aux Ă©diteurs, je vais quand mĂªme le simplifier sa mère », on comprend mieux le problème Ă©conomique).
« Liza », Ă©crit par Gus Khan et Ira Gershwin, extrait de Show Girl, est un Ă©loge mĂ©tĂ©orologique de l’hĂ©roĂ¯ne Ă©ponyme : quand il fait gris, il suffit que Liza sourie ou se contente dâ€™Ăªtre lĂ , et tous les nuages se dissipent. Dans une ambiance oĂ¹ le classique s’acoquine finement avec des Ă©lĂ©ments de langage jazzistique (harmonies, envolĂ©es interrompues dans l’aigu, traits semblant perpĂ©tuels mĂªme quand ils ne durent que cinq secondes, voir Ă  2’23), Wild semble tremper Gershwin dans la marmite de Kapustin, nous laissant augurer un brillant et joyeux voyage.
« Somebody Loves Me », Ă©crit par Buddy De Sylva et Ballard MacDonald, traduit le dĂ©sarroi optimiste de celui qui est sĂ»r qu’une nana a un crush pour lui, mais laquelle, mystère. On part donc sur un midtempo troublĂ© par des traits techniques et habitĂ© par des harmonies riches qui se rĂ©partissent sur l’ensemble du clavier. « The Man I love », Ă©crit par Ira Gershwin, réécrit le profil du rince charmant, ce mec capable de construire « une petite maison faite seulement pour deux », mec qu’il serait possible de rencontrer ce dimanche, ce lundi ou, Ă  dĂ©faut, mardi. Charles Ingalls, sans doute. Devant ce vaste projet, le piano prend le temps de rĂªver en pivotant autour d’un doux chromatisme qui s’étend peu Ă  peu du suraigu au grave, par gouttelettes prĂ©cises et prĂ©cieuses. Ça s’excite (avec mĂªme bruit de live vers 1’23 – faut toujours feindre que l’on a vraiment Ă©coutĂ© le disque), puis le thème se rĂ©affirme pour une dernière exposition dramatisĂ©e grĂ¢ce aux octaves de la main droite et aux trilles de la coda.

 

Photo : Bertrand Ferrier

 

HĂ©naurme standard du jazz, ici traitĂ© par Earl Wild d’une manière très peu jazzy, « Embraceable you » rappelle que l’essentiel, c’est quand mĂªme de serrer quelqu’un contre soi jusqu’à faire jaillir le « gypsy » que l’on celait – je simplifie the meaning of life ais, qui sait, pas tant que ça. Des guirlandes de notes enrubannent et volettent autour de la mĂ©lodie en crĂ©pitant, jusqu’à esquisser le rĂªve de douceur final. « Oh, lady, be good », Ă©crit par Ira Gershwin, Ă©voque un malaimĂ© – techniquement un « lonesome babe in the wood » – qui demande juste un peu de tendresse (je synthĂ©tise, mais bon, comprenez-moi, aussi). Malaxant le mĂ©dium et les graves, l’incipit maintient le mystère derrière le swing (rythmĂ© Ă  1’ – faut toujours feindre que l’on a vraiment Ă©coutĂ©, etc.) avant que les accents n’aillent chercher les suraigus, Ă©largissant le terrain de jeu du ploum-ploumiste. Vittorio Forte rend les diffĂ©rents esprits de la partition, entre

  • accents,
  • appogiatures,
  • suspensions,
  • rĂ©sonances et
  • richesses harmoniques.

Dans « I got rhythm », Ira Gershwin pose que, quand elle a le groove, les bons sons et un mec, une femme est comblĂ©e et ne peut rien demander de plus. En tout cas, il en faut, du rythme pour se sortir de ce standard, ici proposĂ© dans une version pyrotechnique – façon Volodos remixant Mozart. Pourtant, l’interprète y semble parfaitement Ă  l’aise, sachant faire sonner la mĂ©lodie et ses contrefeux, contrerythmes comme contrechants. Impressionnant et dĂ©lectable ! Ce parcours s’achève sur « Fascintaing Rhythm », l’histoire – contĂ©e par Ira Gershwin – d’un mec possĂ©dĂ© par un rythme qui ne le lĂ¢che jamais. « Tout est histoire d’accents » expliquait George Gershwin Ă  propos de cette tune. Avec lĂ©gèretĂ©, Vittorio Forte se joue de l’injouabilitĂ© du bouzin pour en tirer une euphorisante virgule conclusive.

 

 

L’Improvisation sous la forme d’un thème et de trois variations part de la mĂ©lodie « Someone to watch over me », oĂ¹ Ira Gershwin rappelle que l’amour, parfois, c’est rĂªver dâ€™Ăªtre un petit agneau avec une jolie bergère pour veiller sur soi. Le thème est prĂ©sentĂ© en pointillĂ©s, comme suspendu par une harmonisation sĂ©duisante et une virtuositĂ© cachĂ©e. Un premier dĂ©veloppement ternaire en forme de barcarolle, fait Ă©cho au rĂªve choupinet d’amour façon pastorale. S’ensuit un passage aux notes rĂ©pĂ©tĂ©es oĂ¹ Earl Wild s’amuse Ă  la jouer napolitaine puis italienne : « O sole mio » arrive Ă  3’23, aussitĂ´t relayĂ© par des intertextes opĂ©ratiques – ainsi, « O mio babbino caro » lance la fĂªte Ă  3’53.
On est d’autant plus Ă©tonnĂ© que le compositeur n’ait jamais jouĂ© en public cette farce (mĂªme si la fin laisse penser Ă  un projet inabouti), au sens oĂ¹ le thème original est farci avec des intertextes ultraconnus que le public doit adorer reconnaĂ®tre – grĂ¢ce Ă  un AmĂ©ricain, Vittorio Forte rejoint ainsi le goĂ»t italien pour le fonds opĂ©ratique de la Botte, dont Andrea Griminalli fournissait tantĂ´t un exemple sur ce site. L’humeur change brusquement Ă  5’25, avec un dĂ©veloppement aux consonances argentines, cette fois. Ça tangue, et ça souligne Ă  quel point Earl Wild connaissait et son piano virtuose, et son harmonie, et son monde intĂ©rieur crĂ©atif, au-delĂ  de l’excellent hommage piazzollien (6’39) et, in fine, de « l’intĂ©gration de la Sarabande de la Deuxième partita en Ut de Bach » revendiquĂ©e dans le livret. Vittorio Forte est un incroyable interprète kalĂ©idoscopique d’une partition folle dont il arrive Ă  esquisser une unitĂ© plus dynamique que thĂ©matique qui donne l’impression d’une Å“uvre laissĂ©e en jachère, avec les regrets qui vont avec, et la joie qu’un artiste de cet acabit s’en empare.

 

 

En bis, Vittorio Forte offre une transcription annoncĂ©e comme improvisĂ©e du Solfeggio Wot. 117/2 de Carl Philip Emanuel Bach, compositeur qu’il admire et dĂ©fend contre ceux qui le considèrent comme un sous-Mozart. D’improvisation sur ce Presto, on ne trouvera trace audible. On parlera plutĂ´t de virtuosiation sans complexe, ce qui n’étonne guère vus les moyens du zozo. le rĂ©sultat est Ă©baubissant, cohĂ©rent, puissant, malin, pĂªchu et d’une tonicitĂ© aussi incroyable que musicale, partant Ă  l’aune d’un disque qui  qui, si une logique musicale existait, imposerait sur les scènes interdites un musicien du clavier qui ajoute une technique superlative Ă  un sens exceptionnel du beau et du fin.
Bien sĂ»r, nous sommes soudoyĂ© : Vittorio nous a offert et son disque, et des vidĂ©os oĂ¹ il joue. Mais, ayant Ă  mon aune assez prouvĂ© mon indĂ©pendance, je conclus quand mĂªme que ce disque est un truc de foufou, de virtuose et de musicien. Par sa tonicitĂ©, il peut plaire Ă  tous ; par sa technicitĂ©, il fascinera les pianistes de base que nous sommes ; par sa musicalitĂ© et sa variĂ©tĂ©, il Ă©blouira les auditeurs, mĂ©lomanes ou « occasionnels ». Pour le reste, que chacun kiffe selon son bon dĂ©sir !

 

 


Pour acheter le disque, c’est par exemple ici.
Pour l’écouter en intégrale, c’est là.

Vittorio Forte joue Earl Wild, Odradek (1/2)

 

Retardé et sérieusement menacé par le succès du coronavirus, de ses variants et de ses recombinations, le présent disque est déjà une victoire de la musique sur la folie anticulturelle du monde. Il enquille des transcriptions d’Earl Wild (plus un bis de Vittorio Forte en personne ou presque), rendant hommage au pianiste américain « qui a joué pour six présidents des États-Unis consécutifs », ainsi que le stipule l’interprète dans le livret riche et bigarré, proposé en trois langues.
La première transcription peut surprendre, puisqu’elle s’intĂ©resse au finale d’une Suite en Mi pour clavecin, en l’espèce l’« Air et variations sur The Harmonious Blacksmith » (HWV 430) créée en 1720, parmi sept autres suites, par George Frideric Handel. C’est le premier suspense du disque : que peut bien apporter une transcription pour piano par rapport Ă  une partition pour clavecin ? L’air liminaire est ornementĂ© avec parcimonie et agrĂ©mentĂ© d’une petite envolĂ©e Ă  la fin de la seconde reprise ; ce sera la direction suivie par le transcripteur – ajouter une once de virtuositĂ© et d’enrichissements pour profiter Ă  la fois

  • des forces du piano (sa capacitĂ©
    • Ă  percuter – important pour un forgeron, fĂ»t-il harmonieux ! –,
    • nuancer et
    • laisser rĂ©sonner la note) et
  • de ses limites (un seul clavier, contre deux, souvent, sur les beaux clavecins).

Des accents octaviés rendent ainsi les coups de l’artisan sur le métal tandis que des gammes s’envolent pour célébrer les reprises, associant la légèreté à la puissance. Un élargissement des registres (cinquième variation) donne plus d’ampleur au roulement des triples croches, tandis qu’un dernier mordant « typique » referme l’arrangement sur une note d’époque. Tout cela est enlevé avec

  • l’élĂ©gance,
  • la clartĂ© et
  • l’aisance digitale requises.

 

 

Autre tube baroque, l’Adagio du concerto pour hautbois (SF 935) d’Alessandro Marcello est une autre surprise, dans ce disque. En effet, comme le pointe Joanna Wyld (avec un « y »), la plus ancienne version du concerto est une transcription réalisée par Johann Sebastian Bach en 1715, alors que la version pour hautbois et cordes la plus ancienne n’est attestée qu’en 1717.
Au cÅ“ur du concerto, l’adagio est devenu un tube. La version Wild diffère Ă©videmment peu de la solution JSB mĂªme si elle s’enrichit de notes aiguĂ«s complĂ©mentaires, d’arpèges et d’accords parfois plus complets et s’allège par endroits d’ornements habituels. Vittorio Forte en soigne l’exĂ©cution en dĂ©ployant son art

  • de poser les notes Ă  l’exacte intensitĂ© nĂ©cessaire,
  • d’oser les ritendi nĂ©cessaires et
  • d’entrer dans le dĂ©tail du texte (ainsi du choix, dans la coda, de faire rebondir le sol – sooool la fa mi fa, quand d’autres considèrent que la dernière phrase commence sur le temps).

 

Photo : Bertrand Ferrier

 

Les choses sĂ©rieuses commencent avec les sept lieder de SergueĂ¯ Rachmaninov. Toujours aussi paradoxal est cette sĂ©rie : le compositeur ne proposait-il pas, lui aussi, ses propres transcriptions ? Earl Wild ne s’empare pas moins de l’original avec sa poĂ©sie et sa virtuositĂ© propres, que l’on peut entendre sur YouTube.
« Le rĂªve » (op. 38 n°5), en si bĂ©mol mineur, fait l’éloge du songe grĂ¢ce aux mots de Fiodor Sologoub : dans ce bas monde, rien n’élève que le rĂªve, cette « infinie douceur ». L’arrangement de cette partition dĂ©jĂ  cossue pour l’accompagnement, associe

  • la complexitĂ© (la partie de la voix est enchĂ¢ssĂ©e dans l’accompagnement),
  • la clartĂ© jouant sur la stratification (nuances et attaques) des diffĂ©rentes parties, et
  • l’onirisme
    • (chromatisme,
    • suspension,
    • balancement du 6/8 fragilisĂ© par l’alternance de ternaire et de binaire dans l’accompagnement),

le tout exigeant un interprète aux moyens exceptionnels. Cet enchĂ¢ssement est très symbolique de l’idĂ©e d’un rĂªve qui permet Ă  l’homme (reprĂ©sentĂ© par la mĂ©lodie) de dĂ©passer sa propre condition, de lui offrir une Ă©toffe plus large, fĂ»t-elle Ă©phĂ©mère, en ouvrant grand la porte Ă  l’inattendue inspiration de l’inconscient ou, va savoir, d’une muse divine pour une fois apaisante… malgrĂ© ou grĂ¢ce Ă  une coda soufflante, entièrement repeinte dans des couleurs situĂ©es entre Debussy et Ravel.
« Ici, il fait bon » (op. 21 n°7), en La, sur un texte de Glafira Adolfovna Galina, loue la solitude, le silence, le plaisir dâ€™Ăªtre avec « son rĂªve », dĂ©cidĂ©ment et, sous les nuages blancs, la rivière en feu. Dans l’arrangement d’Earl Wild, ce sont les mains qui sont en feu pour rendre la mĂ©lodie, rĂ©partie de gauche Ă  droite, et son cortège de doubles ou triples l’habillant, entre triolets, quintolets, septolets explorant l’ensemble du clavier. Pour donner une mini-idĂ©e de la mutation, voici deux illustrations en mode avant / après. (Oui, on parle bien de la mĂªme partition…)

 

La version voix + piano…

 

… et la version augmentĂ©e pour piano seul.

 

Les modifications permettent de laisser scintiller le talent – rĂ©parti Ă  part Ă©gale entre transcripteur et interprète – qui consiste Ă  faire paraĂ®tre simple, plaisante et lisible une partition hĂ©rissĂ©e de difficultĂ©s techniques fascinantes quoique indolores pour l’auditeur. En tĂ©moigne cet enregistrement issu d’une captation dans les conditions du direct, lors du premier Grand confinement (pour entendre les versions studio, voir le lien en bas de la prĂ©sente notule)…

 

 

« La Muse » (op. 34 n°1), en mi mineur, sur un texte d’Alexandre Pouchkine, s’enivre du plaisir dâ€™Ăªtre inspirĂ© au point de jouer aussi merveilleusement les hymnes divines et les chants des bergers. La transcription semble se contenter de concatĂ©ner voix et piano. Pourtant, quel brio et quel sens de la modestie il faut pour rendre touchante une mĂ©lodie nostalgique

  • balançant volontiers entre mi mineur et Mi bĂ©mol
  • avant de basculer dans un 12/8 en Mi,
  • puis de moduler en si mineur et de revenir en Sol pour prĂ©parer le retour du mi mineur !

Tout cela, coda pimpée comprise, est subtilement transcrit et supérieurement exécuté : si l’épithète n’avait mauvaise presse, l’on parlerait volontiers d’une virtuosité introvertie, par opposition aux effets de manche spectaculaires et un peu creux.

 

 

Les « Torrents printaniers » (op. 14 n°11, partagĂ© dans le livret entre Spring Streamset Floods of Spring), en Mi bĂ©mol, sur un texte de Fiodor Tiouttchev, permettent d’oublier la neige qui recouvre les champs afin de cĂ©lĂ©brer les journĂ©es chaudes et cool de mai – je synthĂ©tise, mais on voit l’idĂ©e. C’est un morceau brillant, plus lisztien que les prĂ©cĂ©dents, oĂ¹ l’arrangement peut aussi bien respecter la ligne mĂ©lodique que l’octavier sur une note ou la totalitĂ© d’une phrase pour augmenter l’effet produit. Des nuances et un souci de lisibilitĂ© associent une tension musicale Ă  cet impressionnant exercice de virtuositĂ© dĂ©veloppĂ© Ă  sa guise par Earl Wild.
« Oh, ne [me] pleure pas ! » (op. 14 n°8), en fa mineur, sur un texte d’Alexis Apoukhtine, propose Ă  la fiancĂ©e survivante de continuer Ă  kiffer la vibe : passĂ©e la dĂ©tresse qu’elle Ă©prouvera Ă  la mort du poète, si elle Ă©prouve de doux frissons, c’est le mort qui les lui aura envoyĂ©s. La transcription creuse la veine alla Liszt ouĂ¯e une piste plus tĂ´t, en ajoutant, pour l’introduction, des torrents de larmes Ă©mues. SobriĂ©tĂ© et contretemps reprennent ensuite le dessus. La partie « con moto » flirte avec le style du Chopin dramatique avant que la conclusion ne dĂ©lie Ă  nouveau les petits doigts jusqu’à l’envol final. Cette diversitĂ© de styles permet d’entendre Ă  la fois

  • la partie « brillante l’air de rien » et
  • la partie « j’ai pas besoin qu’il y ait un milliard de notes pour faire de la musique »

qui constituent deux pĂ´les importants du talent patent de Vittorio Forte.

 

 

Les deux dernières mĂ©lodies transcrites renouent avec les romances de l’opus 21 oĂ¹ puisait dĂ©jĂ  « Ici, il fait bon ». « Chagrin de printemps » (n°12), en Si bĂ©mol, se lamente que le silence du crĂ©puscule soient gorgĂ©s de souffrance et de dĂ©sespoir – sinon, ce serait le paradis, affirme le poète ! Dans le flux de doubles, le temps cahote entre

  • respirations,
  • changements de mesure (entre 6 et 15/8),
  • grandes envolĂ©es amplifiĂ©es par la transcription,

associant

  • maestria technique,
  • science poĂ©tique et
  • sens des contrastes discrets.

« Sur la mort d’une linotte » (n°8), en do mineur, Ă©voque l’enterrement de cet oiseau si mimi et si tendre qu’il n’a pas souhaitĂ© survivre au dĂ©cès de son partenaire. Le transcripteur ajoute le glas initial au chagrin qui tente de se concentrer dans le mĂ©dium avant de monter dans les aigus pour se souvenir du chant du volatile puis de prendre son ampleur afin de sublimer ce lien si fort entre deux Ăªtres que la mort ne peut symboliquement sĂ©parer mais scelle Ă  jamais. Plus sobre et nĂ©anmoins poignante et tenue, cette dernière mĂ©lodie de Rachmaninov ne manque pas d’émouvoir.
Dans la coda wildienne, le dĂ©tachĂ© du piano Ă©voque la « Danse de la fĂ©e DragĂ©e », prĂ©parant la bascule vers les transcriptions suivantes, inspirĂ©es par Piotr Ilych TchaĂ¯kovsky… et que nous Ă©voquerons dans la seconde partie de cette recension, la faute Ă  un disque passionnant et copieux (77’) !


Pour acheter le disque, c’est par exemple ici.
Pour l’Ă©couter en intĂ©grale, c’est lĂ .

En processus 2

Gustave Cuypers et Bruno Beaufils de Guérigny, aka 2BdG. Photo : Bertrand Ferrier.

 

– On n’a pas eu le temps de tout enregistrer pour le concert de novembre…
– Ben, c’est pas grave, avec l’autorisation du curĂ© et la validation des gestionnaires du planning paroissial, on en remet une petite dans la cheminĂ©e quand vous voulez, non ?

 

Bruno Beaufils de Guérigny, aka 2BdG (aperçu). Photo : Bertrand Ferrier.

 

– Ah ben, vu comme ça…
– C’est bien ce qu’il me semblait. Venez enregistrer le surplus inĂ©dit ! Force reste Ă  la culture, no matter l’oxygĂ©nothĂ©rapie des nuisibles profiteuses arrivistes.

 

Bruno Beaufils de Guérigny, aka 2BdG. Photo : Bertrand Ferrier.