une centaine de concerts donnés, depuis 2011, entre bistros et théâtres,
un double disque rassemblant « 44 titres ou presque » en 2019, et
le récital « À tout hasard » propulsé en trio sur YouTube en 2021,
je reviens ce vendredi 10 juin avec un tour de chants « à texte et à musique » tout neuf, dans l’écrin DeLuxe du petit théâtre de l’île Saint-Louis.
Au programme des fredonneries anciennes et récentes qui seront entonnées ?
Des facéties et de la mélancolie,
de la colère et de l’émotion et, surtout,
le plaisir de partager avec le public un spectacle à l’ancienne, ouvert à tous ceux qui, selon l’expression de Frederik Mey, ont fermement résolu de ne pas loger leur cerveau ou leur cœur dans leurs chaussettes.
Sur le plancher des chiens, on entendra causer notamment
de textile,
de sentiments,
de météorologie,
de lapin (plusieurs fois, même),
d’onomastique,
d’habitude,
d’Alain Souchon,
de géographie voire même d’immobilier.
Pour agrémenter ce moment, des figures de la chanson indépendante viendront partager une chanson ou deux. Mystiques ou non, les spectateurs pourront compter sur l’apparition de
Jann Halexander, le chanteur « de cabaret » en pleine tournée autour de son nouvel album Consolatio,
Barthélémy Saurel, le plus caustique et le plus puissant des empêcheurs de chanter en rond,
Claudio Zaretti, le feel-good-singer, et (seulement si sa sœur l’y autorise)
Jean Dubois, l’un des plus fins songwriters de la planète chanson.
Bienvenue aux amateurs et aux curieux !
Pour réserver, c’est ici en exclusivité. Pour écouter le double disque, c’est là.
Pour les contacts presse, c’est chez Purple Shadow Agency, au 06 21 53 64 76.
Avec Daria Davidova à Saint-Serge d’Angers. Selfie : Bertrand Ferrier.
– Donc tu as concerté avec une soprano soliste du Bolchoï.
– Oui.
– Tu peux le prouver ?
– Non. Enfin, si, elle m’a proposé de faire un selfie.
– OMG, le prétentieux !
– Nan, c’est pas prétentieux. C’est au-delà. Nous-mêmes nous savons.
– De Marseille ?
– Non, danger.
Avec Jean-Luc Thellin à l’orgue de Bécon-les-Bruyères lors de l’enregistrement de l’intégrale César Franck. Photo : Gaëlle Schrimpf.
– Écoute, c’est chaud, là ! Toi, t’as bu une bière, t’as pas une blague courte ?
– Mais trop ! En revanche, c’est toujours la même depuis ton récital à Notre-Dame.
– Essaye quand même.
– C’est l’histoire d’un hippopotame qui arrive à Bécon-les-Bruyères et qui fait un gros, gros prout.
– Putain, t’es con, on enregistre l’intégrale Franck, là, Bertrand.
– Ha ben ouais mais bon, tant qu’elle fonctionne, tu penses.
Maître Yuda aux grandes orgues de Saint-Serge d’Angers, le 21 mai 2022. Photo : Bertrand Ferrier.
Le rayonnement de la confraternité Sleepy & Partners, experts ès granularité sonore organistique, ne cesse de s’amplifier. Pour sa vingt-huitième intervention, la compagnie a envoyé son treizième associé, maître Yuda. Arrivé une heure et demie avant le récital de Daria Davidova (Bach, Caccini-Valivov, Borodine, Kastalsky, Rachmaninov…), suite au remplacement in extremis d’Alexandra Bartfeld, il lui a fallu faire preuve de diligence et de célérité, ce qui n’est pas rien, afin de saisir les spécificités de cet étrange instrument au tiers vide (le positif n’attend même plus les tuyaux qu’il était censé recevoir). En sus d’être amputée, la Bête n’est pas au mieux de sa forme. En témoignent, entre autres,
notes muettes,
cornements sporadiques,
menace d’extinction aléatoire,
déclenchement intempestif de jeux ou d’appels (il faut scotcher les tirasses au-dessus du récit…),
harmonisation défaillante,
pupitre juste refait mais mal pensé (pas assez incliné, il menace de verser les partitions trop lourdes sur les claviers, il faut mettre un petit livre de cantiques dessous et, éventuellement, prier pour ne pas plier) et, bien sûr,
accord des anches impossible l’essentiel du temps (l’architecte a eu la bonne idée d’installer la sortie du chauffage pile sur l’orgue, un classique de la connerie des humains supérieurs).
Pas de quoi décourager le treizième partner car
ce que nous recherchons, explique-t-il, c’est un pragmatisme de la vibration. Il n’y a pas de bon ou de mauvais orgue, il y a des possibles particuliers à chaque instrument, chaque acoustique, chaque ressenti. Cela n’exonère en rien les responsables qui laissent un instrument à l’abandon ; et cela n’obère pas la réalité de son état. Toutefois, notre approche est focus sur une appréhension loyale du son en tant qu’il est présent, et non pas en tant qu’il pourrait être.
Sera-ce donc ça, la fameuse, inénarrable et coruscante granularité sonore ? Maître Yuda nous offre un petit sourire grave et murmure, compatissant donc énigmatique :
La granularité sonore n’est rien d’autre que la granularité sonore. Si elle était autre chose que la granularité sonore, elle ne serait déjà plus la granularité sonore.
Maître Yuda aux grandes orgues de Saint-Serge d’Angers (49), le 21 mai 2022. Photo : Bertrand Ferrier.
Faute de temps, maître Yuda y a dû (haha) attendre la fin du concert pour tester la granularité sonore – en tant que granularité sonore, donc – de l’orgue de chœur, sur lequel fut ploum-ploumé le bis bachogounodique qui hérisse les mélomanes distingués dans le fondement desquels végète, ferme et triste, un long parapluie, mais qui fait zizir aux autres mélomanes et aux curieux. Le triomphe réservé à Daria Davidova se poursuivant par un échange entre l’artiste et son public, l’expert a pu examiner avec une attention particulière cette manière de positif en état quasi impeccable. Cependant, goûter un petit instrument juste après avoir testé un grand, n’est-ce pas fausser la perception de sa granularité sonore ?
Au contraire ! explose l’expert. En effet, ce que vous appelez un biais est, ontologiquement, un fait. Nous ne pouvons pas nier un fait. La question qui se pose est donc, en fait : que fait-on du fait ? Il faut, me semble-t-il, que le fait soit fête, voire prophète, au sens où il nourrit joyeusement et annonce a priori, parfois sans que vous le subodoriez ou acceptiez de le supputer, votre écoute, votre perception, votre analyse. C’est tout le travail d’un expert que de juguler le fait en tant que fait, afin de le transformer en événement intégré à une chaîne entrelacée d’événements. L’unicité d’une granularité ne naît pas d’un son unique : elle ne peut être définie que par la multiplicité des autres granularités. Essentielle est la distinction entre unicité (disons, spécificité) et unité (si l’événement n’a pas de pareil). En résumé, l’enchaînement de deux expertises ne fausse pas la perception de la granularité sonore, elle la nourrit.
Puis maître Yuda décoche son fameux sourire mystérieux mi-compatissant.
Reste que la question du biais est excellente. Notre travail d’experts ès granularité sonore reste quand même d’identifier l’imperceptible, de définir le sous-entendu au sens précis du terme et d’objectiver ce qui paraît relever d’une forme de subjectivité. En somme, comme l’écrivait Armand Gatti, « notre guerre civile recommence chaque jour / le combat de l’échelle / contre / le ciel » (extrait de « La Première lettre » [1978], in : Comme battementsd’ailes, Gallimard, « Poésie », 2019, p. 73) !
Daria Davidova et maître Yuda à l’orgue de chœur de Saint-Serge d’Angers (49). Photo : Bertrand Ferrier.
… et puis a surgi un projet. Un projet fou. Un projet qui ouvre des perspectives incroyables aux Sleepy & Partners : développer leur expertise ès granularité sonore en s’intéressant au marché de la vocalité afin de « proposer aux artistes lyriques de tout premier plan une analyse pensée comme
un examen,
un diagnostic et
une analyse
susceptibles d’optimiser leur émission
vibratoire,
musicale et
émotionnelle ».
Gageons qu’un symposium colloquial voire de longs et nombreux pow-wow aideront la treizaine de spécialistes à envisager, à long terme, le développement de leur petite entreprise voire, sans perdre leur cœur d’expertise, le recrutement de nouveaux partners plus spécialisés afin de satisfaire une demande jugée hénaurme par un cabinet d’études indépendant, consulté au retour parisien du concert, vers deux heures du matin…
Retrouver les aventures de Sleepy & Partners…
… aux grandes orgues de la collégiale de Montmorency.
Orbor à l’Oasis 244 (Paris 10), le 18 mai 2022. Photo : Bertrand Ferrier.
Pourquoi le nier ? Un jour, celui qui se fait appeler Orbor a déconné. Il a écrit un roman « tout pourri », selon ses dires, cataloguant ses multiples amours et coucheries. Quelque relation lui a suggéré d’en faire un spectacle « pas tout pourri ». Le 18 mai se tenait la première du remix désormais intitulé Voir ma vie défiler et sous-intitulé « Chansons d’amour pour tromper la mort ».
Le prologue semblera curieux a priori : « Should I stay or should I go » est repris façon « voulez-vous que je reste ou que je me casse ». On croit à une adresse directe, donc un brin ban(c)ale, au public. On comprendra plus tard que c’est une synthèse du spectacle, oscillant tout entier sur l’instabilité tant amoureuse qu’identitaire : veux-tu rester avec moi ou est-il venu le temps de l’adieu, éventuellement avant celui de la bienvenue ? mais aussi : cette identité de moi que j’ai construite, parfois contre moi mais pour les autres, dois-je la faire évoluer, l’éradiquer ou la conserver ? À cinquante berges, qu’il ne paraît point, Orbor, en tant que personnage scénique, reste tanqué dans un esprit furieusement adolescent.
Certes, cet esprit est assis sur un savoir-faire frotté à des dizaines d’expériences scéniques ; mais il garde sa puissance urticante, brute, tonique, et reste à réserver à des adultes prêts à affronter l’image de ce qu’ils furent, plus ou moins, quand ils étaient ces petits cons qu’ils ont hélas souvent mis à la porte au nom de Sa Sainteté la Respectabilité. Au nom du bien-être, aussi. Car être ado au sens orborique du terme, c’est demander au public non pas si « ça va », plutôt : « Est-ce que vous allez aussi mal que moi ? » Le ton est efficacement donné.
Le « one-man-chant » du jour – très loin de l’esthétique d’autres comique à guitare tel l’excellent Redouane Harjane – commence donc sur des bases claires, une morale solide (« je ne couche jamais le premier soir, sauf si c’est le dernier »), et des blagues drôles qu’une banalité de collégien souille sciemment (« les codes ont changé, mais j’ai toujours le même mot de passe : l’amour m’habite »). Orbor, en bon post-ado, aime souiller ses vannes (au moins celles qu’il sort en public), ses slips sûrement, ses amours probablement. Le running chorus évolutif le martèle : « C’est pas tout ça, mais quand est-ce qu’on baise ? »
Trivial ? Assurément. Cash tout autant, quoique toujours saupoudré de l’oxymorique tension entre
une ironie autobiographique amusée et
une satisfaction certaine d’avoir pas forcément toujours bien niqué, mais au moins d’avoir niqué, et plutôt beaucoup, si l’on en croit le listing.
Le jeune Orbor le revendique : pour parvenir à ses fins, il joue du regard des autres, le manipule ou, a minima, s’efforce de le manipuler. Son premier projet ? Devenir mystérieux et/ou bad boy (« sauf que, à l’époque, on ne disait pas bad boy, plutôt enculé ») tout en gardant les mains propres.
Orbor à l’Oasis 244 (Paris 10), le 18 mai 2022. Photo : Bertrand Ferrier.
Le charme du spectacle, car charme il y a, ne gardons pas les brava pour la coda, se joue dans le tissage intersectionnel entre les genres :
un (tout p’tit peu) de chanson,
du sketch (Orbor est un personnage et non seulement le comédien),
du stand-up (Orbor raconte quand même sa life et sait maîtriser autant que possible ses meilleurs copains bourrés qui s’interpolent à contretemps dans son propos) et
du théâtre (il s’agit de raconter une histoire en se mettant en scène).
Cette forme métisse est d’autant plus captivante qu’elle fait écho au texte lui-même, remarquablement maîtrisé pour une première et remarquablement maîtrisé tout court : Orbor nous parle de la façon dont
nous construisons notre personnage,
nous inventons notre personnalité,
nous interagissons avec les autres en nous mettant en scène…
sans parfois en avoir la science ou le talent, ce qui n’empêche pas d’en récolter les fruits.
Aux punchlines du comique roué (« le temps de l’examen venu, je voulais convoquer la presse internationale pour refuser le bac ») se mêlent des piques politiques permettant au zozo d’assumer son statut – rare – d’artiste de droite, ce qui renforcerait presque sa proximité avec l’extraordinaire Barthélémy Saurel, autant chanteur que comique selon les époques de sa vie. Ici, toutefois, la droite s’articule spécifiquement autour des piques appuyées contre Brigitte Macron et des hymnes antivax, vaguement corrosifs et carrément bateaux (dira-t-on qu’ils sont plus canoës que hors-bords ?). Elle se mâtine d’un peu de gauche façon Dieudonné bon teint à l’occasion d’une crotte de nez anti-Fernand Nathan qui n’est pas la plus pétillante et personnelle du show, as far as we’re concerned. L’ado qui vibre en Orbor n’en a cure car il enchaîne les succès. Résultat, explique-t-il, « je suis passé de mystérieux à prétentieux : j’avais développé une technique antidrague à laquelle aucune femme ne résistait. Bref, j’étais devenu un mec ordinaire. »
L’introspection fait son temps puisque LA grande question reste quand même de savoir « quand est-ce qu’on baise ». Si la réponse est : tout l’temps, comme un Georges possédé par le rut, le rut, le rut, le suspense devient décevant.
Dès lors, pour agrémenter son personnage, le jeune Orbor trouve une idée. Désormais, il porte une bague à son pouce. Succès garanti : « J’étais le seul au monde à avoir un anneau au pouce, à part quelques pigeons. » Certains mâles ne sont pas sensibles à son style de petit con. Un jour, des skins le chopent en compagnie d’un copain. Le nazillon postillonne dans la gueule du copain : « Pourquoi t’as pas de croix gammée ? » Réponse du gars : « J’en ai pas trouvé. » Conclusion d’Orbor : « Depuis, j’en ai toujours une dans ma poche. On ne sait jamais. »
Orbor Jr à l’Oasis 244 (Paris 10), le 18 mai 2022. Photo : Bertrand Ferrier.
C’est alors que surgit le personnage d’Orbor junior, qui ne vaut pas davantage que le senior aux traits parfois aussi efficaces qu’une jouissance de Marie-Catherine Desjardins dite de Villedieu, la coquine (« je ne crois pas que c’était mieux avant, c’est juste pire maintenant »). S’ensuit une reprise de « Marche à l’ombre » adaptée à la colère d’Orbor contre les règles sanitaires. Changer les paroles d’une chanson pour profiter de la familiarité de la musique auprès des auditeurs est une facilité souvent fffatigante. Force est de constater que, en l’espèce, ça marche très bien à la lumière. L’approximation des accords guitaristiques ne déparent pas dans une cover d’une chanson de celui qui fut un grand avant d’être un riche pauvre hère. Métèque, soit, mais attristant, et ça fait bien chier. Nous reprenons de suite le cours normal de nos émotions. L’interlude passé, le catalogue de nénettes reprend. Le mystérieux-prétentieux devient un spécialiste de l’acrostiche rimé. Cela l’aide curieusement à ramasser ce qui passe à sa portée, voire hors de sa portée. Au récit souple et à l’improvisation live s’ajoutent les formules percutantes comme « elle était philosophe gaucho, j’étais Orbor tendance Renaud », certaines laissant même regretter qu’elles ne soient pas davantage exploitées, telle cette jolie piste pour le romancier « tout pourri » qui admet : « J’étais l’inverse d’un livre ouvert. » Mais Orbor est ainsi. Sa quête d’identité, que nourrit le pseudonymat, n’est pas une quête de l’élégance et de la perfection. En amour comme en spectacle, le type assume la fragile frontière entre sensibilité et entertainment. La partie du public encore en état le suit dans son projet et réagit comme il sied. Ainsi, quand l’artiste rrrredemande « quand est-ce qu’on baise ? » puis répond dans la foulée « dans un quart d’heure, j’ai bientôt fini », une spectatrice lance : « Bon, ben on va pas tarder ! » L’esprit résonne enfin de part et d’autre de la miniscène, le copain bourré n’est plus le seul à mener le bal, na. La facétie de la salle, avec deux ailes, n’a pas de quoi rabrouer le serial niqueur qui se sédimente dans la prétention – mais c’est pas sa faute, ça marche, affirme-t-il. « Du coup, pour draguer, j’adresse beaucoup de compliments à la femme que je désire. Des compliments sur moi, bien sûr. » Attention, point de Jean-Marie Bigard dans le bonhomme qui, dès qu’il se hausse du col, se met un coup sur le bec, souvent avec des formules formidables dont celle qui continue à me faire bien rigoler : « Comme j’ai beaucoup de succès, dès que je me prends un râteau, j’ai des palpitations qui peuvent aller jusqu’à la dysenterie. » Sont aussi sollicités
la parophonie (« avec cette fille, on s’aimait trop pour se marier, on a préféré se marrer »),
le non-sensealla Renaud (« je suis sorti avec une haute-couturière anglaise, et ça tombait bien because I don’t speak English, but I understand it very bad »), génie du but, bien sûr, avec un ou deux t,
le name-dropping (« dans le couloir de ceux qui voulaient se faire réformer, y avait nous, donc, les comédiens, d’ailleurs c’est la dernière fois que j’ai vu Jean Dujardin ») et
la comparaison (« l’amour, c’est comme le sport, il faut une rencontre »).
Orbor à l’Oasis 244 (Paris 10), le 18 mai 2022. Photo : Bertrand Ferrier.
Cela sied au dragueur invétéré qui jouit de son ambiguïté (« les mecs disaient : faut se méfier de lui ; les meufs disaient : t’es sûr ? je vais vérifier »). Ainsi se dessine un personnage d’anti-Alain Souchon, plus souvent jamais triste que jamais content. Dans la chrono-logique, arrive l’hommage à Nico, feu son copain russe comme lui – le patronyme est même cité pour le copain bourré qui ne sait plus de qui c’est qu’est-ce qu’il s’agit, à supposer qu’il sache de quoi c’est qu’est-ce qu’il s’agit en général. Nico était un copain d’enfance d’Orbor, visiblement encore plus doué en répartie que l’artiste, prénommé Boris à l’époque. « Je lui ai dit : l’été, il fait plus chaud à Moscou qu’à Paris. Il me répond : n’importe quoi ! Je demande à la maîtresse. Elle lance : ben oui, l’été,il fait plus chaud à Moscou qu’à Paris. Et là, Nico se tourne vers moi et conclut : ha, tu vois ! » À la séquence émotion, sincère et bien menée donc touchante, succède l’émotion joyeusement partant odieusement (f)relatée car remixée par le comique. Orbor liste des catastrophes comme le crash du New York – Paris et, en parallèle, les splendeurs dont il goûtait alors les charmes. Pour conclure : « Quand y a un drame sur la planète, je le fais pas exprès mais je vais super bien. Donc, quand vous en verrez un autre aux actualités, vous avez le droit de penser : oh, putain, Orbor est en train de s’éclater. » Las, les temps passent et l’artiste dragueur lutte. Après sa joie d’être sorti avec le sosie d’Amélie Poulain en mieux, malgré sa dédicace à Delphine, ses pulsions créatives le poussent à modifier son refrain : « C’est pas tout ça, mais quand est-ce qu’on chante ? » Et la vérité surgit : l’orgasme scénique ne suffit pas. C’est comme ça. En revanche, il transforme Orbor en profiteur anti-prétentieux : « Maintenant, je suis une machine à ressouder les couples ! Envoyez-moi votre femme, et elle reviendra définitivement avec vous. » Et la dégringolade continue. Alors qu’il s’apprête à découvrir que la crise de constipation défie les plus belles lois de la passion, le Russe de Paris constate : « Y a pire que d’être en couple à Paris. Y a être en couple à la campagne. Parce que c’est pas tout ça, mais quand est-ce qu’on s’couche ? » Si possible pas avant d’avoir profité de l’humour salé, proximal, multiple et original d’Orbor, qui rappelle que l’avantage de Paris, en dehors de l’inspiration d’un air dégueulasse, c’est aussi de pouvoir profiter de la singularité de zozos se produisant gracieusement chez des limonadiers. Youpi, vertuchou, youpi.
Pierre Réach aux Batignolles, le 14 avril 2022. Photo : Bertrand Ferrier.
Pour une fois, Jean-Jacques Goldman s’est fourvoyé. Non, il n’aura suffi ni d’un signe ni d’un matin, fût-il tout tranquille et serein. 150 000 signes et 13 épisodes auront été nécessaires pour rendre raison de l’entretien que Pierre Réach nous a accordé à l’occasion de la sortie de son nouveau disque chez Anima Records.
Ce dernier épisode nous ouvre sur d’autres pistes de réflexion tels que
l’essence de l’humanité,
le mystère des espaces infinis,
la nécessité (ou non) de la musique,
les sommets abyssaux de la transcendance et
le suspense que crée, indécrottablement, notre condition éphémère.
Une conclusion en feu d’artifice, en somme, mais on écrirait sans doute mieux, tant pis pour la clarté du propos : en feu de sincérité.
Pierre Réach, nous avions clos l’épisode précédent en évoquant la relation que l’artiste entretient avec la critique. Peut-être serait-il malin de conclure l’ensemble de notre entretien précisément autour de cette question du lien qui unit un artiste et un public. Ce lien va au-delà du partage d’une grande œuvre musicale entre un interprète et des auditeurs, En effet, lors d’autres entretiens, il vous arrive de rappeler que, à notre époque où la science s’est développée avec orgueil, restent, inébranlables et irréductibles, « la peur de la mort, la tristesse, l’angoisse, la non-compréhension des choses ». Lorsque vous vous produisez en concert ou au disque, est-ce, par l’exploration de diverses formes de beauté, une manière de mettre en résonance certaines de vos émotions profondes – que vous transcendez grâce aux œuvres que vous interprétez – avec celles, peut-être pas si différentes, au fond, du public ? Je crois que, des deux côtés de la scène, on est là pour partager. En tant qu’artiste, c’est une nécessité. Nous devons partager. C’est pour cela que nous travaillons dur. C’est pour cela que nous vivons. Voilà pourquoi le récital, la musique de chambre, l’enseignement et la direction artistique sont si intimement liés dans mon existence et dans mes propos : chaque proposition est la manifestation spécifique d’un même désir de partage. Il est bien connu que le bonheur est la seule chose au monde qui grandit quand on le partage !
En réalité, derrière
le décorum du concert,
l’exigence de l’artisanat qu’est l’exécution,
les interrogations musicales qui transforment une interprétation en œuvre d’art éphémère ou fixée sur disque,
vos propos semblent rappeler, par petites touches, qu’il se joue quelque chose d’existentiel dans la musique. Pas seulement quelque chose d’esthétique, ce qui n’est déjà pas si pire ! L’opposition entre esthétique et existentiel me paraît ici très superficielle, si je puis me permettre. La musique comme l’existence sont fragiles. Certains de mes amis sont malades. Certains d’entre eux n’ont pas survécu à la pathologie qui les a frappés. Cette brièveté de la vie, cette fragilité, j’y pense tout le temps. À partir d’un certain âge, vous êtes obligé de vous lever en disant : « Quelle chance j’ai d’être vivant, en pleine santé et, en plus, en capacité d’exercer un métier passionnant ! » Je vis cet éblouissement chaque matin. Vous ne pouvez pas, vous ne devez pas oublier les gens qui sont gravement malades.
La musique que vous interprétez explore ce cycle mêlant inquiétude, joie, gratitude… et re-inquiétude derrière. L’art est propice à cette sorte de maelström. Il existe un lien évident entre une grande œuvre et la contemplation de la condition humaine – la vie, la mort, l’amour, les soubresauts auxquels nous confronte la vie… Du reste, ce n’est sans doute pas qu’une question d’art.Je ne suis pas sûr que quelqu’un qui serait absolument absent de toute communication artistique, qui vivrait sans la musique (savante ou pas), la littérature, serait épargné par ces problématiques. On est forcément confronté aux misères et grandeurs de notre condition, et aux aléas psychologiques que cela entraîne. Le musicien essaye d’en nourrir son idée de la beauté, c’est sa spécificité.
Dans cette perspective de sublimation, la musique a-t-elle un rôle à jouer, ou joue-t-elle un rôle différent selon le vécu de ses interprètes et de ses auditeurs ? La grande musique, la musique classique, celle qui nous émeut et que nous aimons, peut nous aider à transcender nos existences. J’ai ressenti très fortement cela avec Bach, peut-être parce que la dimension religieuse est très présente dans son travail.
Sous quelle forme cette part religieuse résonne-t-elle chez vous ? Personnellement, je ne suis pas religieux. Je ne pratique pas. Je pense être croyant, mais j’aurais quelque difficulté à vous préciser ce en quoi je crois. Disons que je crois volontiers qu’il y a quelque chose qui nous dépasse. Je le pense. En revanche, en jouant ou en écoutant de la musique – et pas uniquement à travers la musique, d’ailleurs –, il m’est arrivé d’éprouver des émotions qui me rapprochaient d’une forme de croyance. Par ce terme, j’entends la présence de quelque chose de beau qui ne se limite pas à la sphère humaine. Voilà pourquoi j’aime beaucoup la littérature, singulièrement l’œuvre de Jean d’Ormesson. J’ai toujours admiré ses livres parce qu’ils expriment cette intuition dans une langue éblouissante. Tout en étant plutôt raisonné et en admettant que, par définition, l’on ne peut comprendre ce qui nous dépasse, cet écrivain communique une émotion, une foi, une ferveur ; et, moi, je crois à la ferveur.
Vous avez dit que la musique et la littérature ne sont pas les seuls aliments qui nourrissent votre appétence métaphysique. Non, l’astronomie y contribue aussi.
L’astronomie ? Eh oui !
Comment êtes-vous tombé dans cette marmite ? Mes parents m’ont obligé à suivre mes études jusqu’au baccalauréat. À leurs yeux, et je peux le comprendre, la carrière de musicien était trop aléatoire pour ne pas avoir de sortie de secours si les choses tournaient vinaigre. En classe de mathématique, en cinquième ou en quatrième, donc vers 1965, j’ai eu un professeur que j’adorais. Il m’a initié à l’astronomie. On découpait les articles des journaux et on les collait dans un cahier spécial ! Ce domaine m’a passionné, au point que je suis devenu un des plus jeunes membres de la Société astronomique de France. J’avais même envisagé de devenir astronome ! Or, à l’époque, l’astronomie n’avait rien à voir avec ce que l’on a aujourd’hui – toutes les images de la NASA, ces milliards de galaxies que capturent des télescopes comme Hubble… C’est l’époque des premiers Spoutnik. On découvre la face cachée de la Lune. On suit l’aventure de la fusée russe qui s’est écrasée sur la Lune… Tous ces mondes nourrissaient puissamment l’imagination. En dehors de l’aspect scientifique, disons-le, ça fait rêver !
L’astronomie est-elle encore une de vos passions ? Oh, oui ! Cette passion ne m’a jamais quitté. Maintenant, sur le plan technique, je n’y comprends plus rien et je ne suis pas du tout à la page. M’est restée néanmoins la fascination pour « le silence éternel des espaces infinis ». Contrairement à Pascal, ils ne m’effraient pas. Ils m’aspirent et m’inspirent.
Ce nonobstant, votre sensibilité à la transcendance et au mystère ne se résout pas à laisser une religion la happer. Vous êtes juif mais non pratiquant. Vous êtes croyant sans dogme. Vous aimez Bach pour sa religiosité (entre autres…) quoique vous ne soyez pas luthérien. La musique peut-elle être, aussi, un lieu où s’exprime à la fois la foi, haha, en une transcendance et son irréductibilité aux mots et à la fixité ? On en revient au début de notre entretien, où vous asséniez la seule vérité dont vous êtes sûr : il n’existe aucune vérité dont on peut être sûr ! Je suis partagé entre deux évidences qui, pour le coup, sont contradictoires. D’un côté, comment croire à une vérité religieuse absolue dans un monde aussi déchiré, où tant d’humains souffrent, se détestent et se massacrent, parfois même à cause de vérités religieuses censément absolues ? D’un autre côté, comment comprendre l’incroyable hasard qui fait que, au milieu de l’univers, nous sommes vivants sur ce bout de planète ?
Cela pourrait vous inciter à croire en un dieu créateur. Hélas, comment comprendre l’espérance en un dieu qui serait partout dans l’univers, auprès de chaque créature, dans une sorte d’éternité absolue et qui, pour autant, ne serait pas indifférent au sort du plus misérable vermisseau ?
Comment avez-vous résolu cette tension ou, a minima, comment vivez-vous avec elle ? Bah, j’ai constaté que l’on n’y comprend rien ; donc j’essaye de m’en tenir à la conclusion la plus logique : inutile d’y penser.
La musique ne vous y ramène-t-elle pas « à l’insu de votre plein gré » ? En jouant certaines œuvres, notamment de Bach et certaines sonates très émotives de Beethoven, je me rends compte que, peut-être, nous avons une fibre émotionnelle qui se branche sur ce que vous appelez une transcendance, en tout cas qui est susceptible de vous donner le sentiment d’une élévation.
Ce n’est pas un sentiment partagé par tous. Oui, mais un musicien est un peu un guide. Il doit vouloir montrer au public ce qui est de son ressort. Il doit passer les œuvres merveilleuses qui ont été écrites et dont on a de la chance de pouvoir jouir. Pourtant, je connais personnellement des gens qui n’aiment pas la musique. Elle ne les émeut pas. Ils ont pris l’habitude de vivre sans Beethoven, sans Mozart… Pourquoi pas ? Bien sûr, pour moi, c’est un peu triste et très étonnant, mais j’espère qu’ils ont autre chose…
… autre chose pour les guider vers le sentiment de transcendance ? Oh, vous savez, le sentiment de transcendance est une intuition magnifique qui ne résout pas tout et pose énormément de questions. Arthur Rubinstein a eu un joli mot, à ce sujet [à 51’57 sur la vidéo supra]. J’adorais cet artiste et je suivais le maximum de ses entretiens. Un jour de 1973, il avait quatre-vingt-six ans et Jacques Chancel, pourtant excellent interviewer, a eu le mauvais goût de lui demander : « Vous pensez que, après cette vie, il y a un ailleurs, qu’on peut aller ailleurs ? » Demander ça à une personne très âgée, ça ne me semble pas d’une élégance folle. Magnanime, l’artiste avait répondu : « Ça m’est complètement égal. Ça m’intéresse comme si on me demandait ce que j’attends de mon prochain voyage à Zambonia ou à Tombouctou. On va voir ! »
Est-ce aussi votre posture ?
Hum… Pour être une dernière fois sincère, je vous dirai que, après la mort, je ne sais pas s’il y a quelque chose ; mais, s’il y a quelque chose de beau, de grand, de lumineux, quelle bonne surprise ce sera !
Pierre Réach aux Batignolles, le 14 avril 2022. Photo : Bertrand Ferrier.
Pierre Réach est multiple. Il fait même partie des rares artistes qui sont au piano ce que le couteau suisse est à l’Opinel : en sus de ses récitals en solo, il se produit en formation chambriste et accompagne des solistes lyriques. À l’occasion de son nouveau disque, voici l’occasion d’écouter son témoignage sur la complémentarité entre ces propositions musicales et l’influence que cette multiplicité d’approche peut avoir sur le jeu de l’interprète… et la didactique qu’il a développée. Après quoi, il sera temps d’évoquer son rapport au bruit qui suit la musique et qui s’appelle la critique !
Pierre Réach, nous avons évoqué certains aspects du passé (les années de formation), du présent (le disque, le festival, l’enseignement), et de l’actualité (notamment le Covid et l’Ukraine). Essayons d’imaginer ce que peuvent attendre vos fans dans un avenir proche ou plus lointain, entre récitals en solo, musique de chambre, accompagnement d’artistes lyriques et poursuite de l’aventure intégraliste… Existe-t-il des fans de Pierre Réach ? Je ne sais. En tout cas, vous avez raison d’insister sur le spectre large qu’ouvre le piano, car cela correspond à l’image que je me fais de la musique. Quand je fais travailler un élève – qu’il soit en début de perfectionnement ou déjà professionnel –, j’obtiens toujours de bons résultats en appliquant la même méthode : s’il y a un chant à la main droite et un accompagnement à la main gauche, il faut jouer la main gauche et chanter la main droite. Ça marche très bien avec les sonates de Mozart ou de Beethoven, par exemple. Peu importe si vous chantez juste ou comme une casserole, il faut chanter.
Pourquoi ? D’abord, ça développe, dans le cerveau, l’indépendance entre chant et accompagnement. Lorsque vous remettez les deux mains, vous sentez combien le chant doit chanter et combien il a besoin de l’accompagnement pour s’épanouir. Cela me ramène loin en arrière ! Quand j’étais petit, j’avais travaillé avec une assistante d’Yvonne Lefébure. Dans les inventions de Bach, elle m’incitait à jouer une voix et à chanter l’autre, ou à jouer une voix piano et l’autre forte.
Cette place de la voix (entendue comme la ligne mélodique mais aussi comme la vibration humaine) doit influer aussi sur votre jeu, tant en soliste qu’en chambriste et, évidemment, en accompagnateur. Vous disiez que j’étais incapable de parler de mon activité d’interprète sans parler de mon activité de pédagogue. Vous pourrez dire aussi que je suis incapable de parler de mon activité de soliste sans parler de mon activité de chambriste. Car, pour moi, sans parler du fait que le répertoire est génial, celle-ci est guidée par une obsession : la vibration humaine. Ne connaître que le répertoire de piano solo est une faute immense. J’enrage quand certains élèves conçoivent le répertoire de manière restrictive, sans avoir l’idée de tout ce que représente la puissance de la musique de chambre.
Vous enragez ET vous devez jubiler en pensant à ce que vous allez leur révéler… Peut-être. Mais je dis la même chose en musique de chambre à mes élèves : « Quand vous travaillez votre partie d’accompagnement, vous devez être capable de chanter ou, a minima, d’entendre ce que fait le violon. Si vous ne l’entendez pas, cela signifie que vous êtes seulement focalisé sur votre partie, et c’est une catastrophe parce que, quand vous collez deux parties séparées dans la musique de chambre, ça n’est jamais ensemble. »
En quel sens ? Avec deux bons professionnels, les notes tomberont simultanément, mais, dans l’esprit…
[Ici, interruption de la serveuse du Dôme (Paris 17), envoyée par son chef de rang
pour encaisser les consommations hors de prix alors qu’il s’allait dire de belles choses sur l’esprit.]
… pour moi, la musique de chambre, c’est l’ensemble qui compte. Le chant est transcendé par le merveilleux accompagnement – merveilleux pas parce que le piano s’en charge, mais merveilleux parce que, dans les grands chefs-d’œuvre, l’accompagnement augmente le chant. Tenez, une anecdote pas si anecdotique que ça : en classe de musique de chambre, j’ai eu il y a peu un jeune élève d’un bon niveau qui m’affirmait que, avec le cerveau, on ne peut pas faire deux choses en même temps. Et il s’emportait en expliquant : « L’accompagnement d’une sonate pour piano et violon de Brahms, c’est difficile ! À la fin, comment voulez-vous que je sois à la fois complètement dans mes notes à moi et dans l’écoute du violoniste ? » J’aime ce moment où les jeunes défient – respectueusement – les figures d’autorité. Alors, je lui ai dit : « Tu respires de l’air ? Alors je vais te demander de penser que l’air a une couleur. Celle que tu veux. Vert ? Fort bien. Dorénavant, pense que tu respires un air vert. Et maintenant, écoute-moi bien. Le violoniste, avec son violon, c’est la même chose. Ce que tu joues, au départ, c’est de l’air normal. Mais, quand il joue avec toi, l’air devient vert. Essaye avec cette idée. » Il est revenu le lendemain. Il était transformé. Donc j’ai pu approfondir. Je lui ai dit : « Si une note du violon est éclairée par le piano, l’harmonie de l’accompagnement change. » Et j’ai senti qu’il a commencé à comprendre que la musique de chambre fonctionne sur un dialogue entre solistes. Il n’y a pas une vedette et un faire-valoir. Il existe ou il doit exister un aller-retour entre les intervenants.
Ce n’est pas toujours le cas. Non. En musique de chambre, beaucoup de pianistes jouent bien. Ils accompagnent, et c’est en place. Mais ça n’est pas entendu. Donc, c’est beaucoup et c’est très peu. À l’opposé, vous avez des pianistes moins virtuoses qui valorisent plus la quintessence de ces moments. Souvenez-vous de Gerald Moore ! Quand il accompagnait les grands chanteurs, il n’y avait pas d’un côté le piano, de l’autre la voix. Ils étaient unis. Quand vous avez conscience de la nécessité de cette fusion et que vous êtes aussi soliste, cela influe nécessairement sur votre souci de travailler à plein la différenciation des plans sonores et la polyphonie. Il y a du sublime dans la réapparition du thème, quand une partie se tait ou, plutôt, joue plus doucement afin de mettre en relief une idée. Pour moi, c’est ça, la musique de chambre.
Dans une veine proche, vous aimez accompagner… … d’autant que Joan Martín Royo, le baryton espagnol, est un très grand ami. On a souvent donné le Voyage d’hiver de Schubert, et pas mal de Schumann aussi. L’accompagner est un bonheur.
Vous avez souvent pratiqué la musique de chambre, avec un chanteur ou un instrumentiste… Bien sûr, j’ai connu de vrais moments d’émotion avec Gary Hoffman et Gérard Poulet, entre autres. Hélas, la pandémie a distendu ces liens…
… mais la vie musicale, amputée, blessée, handicapée, essaye de reprendre. À ses basques accourt la critique. Comment l’artiste que vous êtes gère-t-il ce rapport au jugement ? Je vais vous dire : il serait malhonnête de prétendre que les critiques ne sont pas importantes, les bonnes comme les mauvaises. Les bonnes sont un encouragement, les mauvaises peuvent être prises comme une leçon. Ce n’est pas toujours facile, mais j’essaye de penser qu’une critique négative dénonce quelque chose qui n’a pas plu. Peu importe si la formulation est exagérée ou si le fondement du jugement est éminemment contestable. Il faut accueillir l’idée que votre travail n’a pas plu et ne peut sans doute pas plaire à chacun. En revanche, je n’accepte pas qu’une critique démolisse. À ma connaissance, ça ne m’est jamais arrivé. Mais je connais des artistes tout à fait talentueux qui ont été laminés au début de leur carrière par des mots détestables de l’organiste Bernard Gavoty, qui avait la lâcheté de signer sous le pseudonyme de Clarendon.
On connaît au moins un autre organiste qui, non pas au Figaro mais chez Diapason, signe courageusement ses forfaits du pseudonyme de Paul de Louit… À mon sens, un critique, quand il n’est pas content, ne devrait pas écrire pour ne pas dire qu’il a aimé s’il n’a pas aimé. Ce que je déteste par-dessus tout, c’est l’extrémisme. On en a parlé tout au long de cet entretien : la vérité n’existe pas. Alors, pourquoi encenser ? À quel titre démolir ? C’est tellement difficile, de jouer, à un moment précis, quelles que soient nos circonstances personnelles – un deuil, une maladie, une souffrance quelconque ! Donc, si j’étais critique, je n’écrirais pas si je ne suis pas content ; et je n’oublierais jamais que, chez n’importe quel artiste, même si on n’aime pas sa façon de jouer ou d’être, il y a toujours quelque chose de bien. D’autant qu’il faut souligner quelque chose de très important : une pièce de théâtre reste à l’affiche quelques jours, quelques semaines voire quelques mois. Un film, c’est pareil. Un livre, c’est encore mieux. Le concert, c’est une fois. Une seule. La critique est d’autant plus dangereuse que des gens peuvent lire la critique et être convaincu par sa teneur alors qu’ils ne sont pas allés au concert. En conséquence, je trouve ça horrible quand on compare le temps passé par un critique pour tuer un artiste avec les dizaines de milliers d’heures passées devant l’instrument, ou la suffisance d’un sulfateur avec les doutes existentiels de tout musicien luttant pour faire résonner un monument du répertoire. Comment accepter qu’un zozo incapable de jouer une gamme de Sol vous juge parce qu’il n’a pas apprécié votre pianissimo à la mesure 42 ? Pour moi, ça n’a pas une si grande importance que cela, mais je ne trouve pas toujours ce système tout à fait juste.
En somme, comme à peu près tous les artistes, vous détestez les critiques. La question est plus compliquée, et dépasse les « bonnes » ou les « mauvaises critiques ». Mais qu’est-ce que ça veut dire, critiquer ? Si quelqu’un a aimé, je préfère qu’il écrive : « J’ai eu la chance de vivre un moment magnifique, de redécouvrir une œuvre que je croyais connaître ou d’être ébloui par un musicien dont je croyais ne pas aimer le travail », etc. Et s’il n’aime pas, c’est son droit, qu’il n’écrive pas ! Pourquoi médire des artistes ? Si vous n’aimez pas tel interprète, il vous reste quelques milliers d’autres à aller applaudir, alors, évitez-le !
Selon vous, un critique ne devrait pas exprimer une déception ? Pourtant, reconnaissez-le, sortir honnêtement déçu d’un concert et en éprouver chagrin voire colère, ça arrive, non ? Même si on a ressenti une déception, il faut éviter l’assassinat. Ressentir une déception et déverser son fiel au vu et au su de qui n’en veut, ce sont deux attitudes qu’il conviendrait de distinguer.
Vous n’avez pas connu la joie de vous faire assassiner par quelque critique ? Il m’est arrivé de souffrir de mauvaises critiques, mais jamais de critiques détestables, heureusement ! Je touche du bois, j’espère que ça ne viendra jamais.
Vous redoutez le bazooka qui vous descend en flèche davantage que le papier sirupeux où se cache, en réalité, la petite vacherie qui empoisonne tout le reste ? Les deux sont violents, vous avez raison. Après, ce genre d’incident fait partie de la vie. C’est même plutôt bon signe, en un sens ! Seuls les morts ont toutes les qualités. Tant que vous êtes vivant, vous plairez à certains et déplairez à d’autres. Cela n’exonère pas les critiques d’éviter la méchanceté dès à présent.
Soyons concrets. Comment imaginez-vous exprimer une déception sans paraître méchant ? Il faut expliquer pourquoi on n’est pas d’accord avec la proposition de l’artiste, pourquoi on ne la comprend pas… et ne pas oublier de mentionner ce qu’il y avait de magnifique à côté de ce désaccord esthétique. Parce qu’il est séant de ne pas négliger une caractéristique humaine : nous sommes capables de ne pas aimer quelque chose qui, malgré qu’on en ait, est beau voire grand. Quand je vois qu’est oubliée la beauté au profit d’une divergence artistique acrimonieusement portée en place publique, ça me chiffonne et, j’espère, me chiffonnera toujours !
Pierre Réach aux Batignolles, le 14 avril 2022. Photo : Bertrand Ferrier.
Il joue, il enseigne, il organise, mais, incroyable ! il vit aussi. Dans ce nouvel épisode de notre entretien-fleuve, accordé à l’occasion de la parution du premier volume de son grand œuvre qu’est l’intégrale des sonates de Beethoven, Pierre Réach nous raconte comment il garde le cap dans la tempête de ses vies multiples.
Garder son intégrité tout en assurant la pérennité et la cohésion du festival qu’il a coconstruit,
affirmer sa liberté sans s’aliéner ceux qu’elle pourrait brusquer,
réagir avec sensibilité aux événements tragiques qui ébranlent le monde sans pour autant cesser de vivre, c’est-à-dire de musiquer :
autant de projets vibrants qui affleurent sous l’apparente tranquillité du virtuose !
Pierre Réach, nous avons évoqué le festival Piano Pic en montrant comment vous avez développé ce projet, comment vous concevez votre travail de directeur artistique à l’écoute de l’équipe qui vous entoure, comment vous avez réagi quand les règles sanitaires ont éteint le monde du spectacle vivant, mais nous avons à peine effleuré un point : vous êtes rétif au marketing et rechignez à labelliser chaque édition sous un titre accrocheur. Non, je persiste et je signe ! Bien que cela puisse être mal perçu, il n’y a pas de ligne directrice globale au festival. Cependant, certains pianistes peuvent, à titre individuel, développer une sorte de série. C’est mon cas, à travers l’intégrale Beethoven que j’égrène à la demande de l’association, car les retours du public sur les précédents concerts ont été vibrants.
Une thématique serait trop restrictive ? Surtout, elle sonnerait faux car définir une thématique, c’est s’en écarter. Vous avez une thématique autour d’un compositeur ? Il faut montrer les relations qu’il entretenait avec tel ou tel confrère, lui rattacher d’autres œuvres de son époque (parce que harmoniquement ou structurellement proches… ou au contraire très différentes), le frotter à une création contemporaine pour élargir le spectre et surjouer sa modernité, etc. À l’inverse, quand vous n’avez pas de thématique, vous vous rendez compte que, au fond, vous pouvez découvrir a posteriori une ligne directrice sans avoir eu besoin de vous contorsionner pour faire rentrer de force le talent des invités dans une petite case limitante.
Derrière le directeur semble percer l’artiste expérimenté… Vous savez, il y a de longues, longues années, j’ai joué la Symphonie fantastique de Berlioz transcrite par Liszt lors d’une édition du festival Berlioz. À l’époque, son directeur n’était autre que l’excellent chef d’orchestre Serge Baudo. La thématique est Berlioz, mais Liszt y était aussi le bienvenu…
Derrière le nom de Berlioz, se cache en effet une grande diversité de compositeurs mis à l’honneur. Cette année, le concert d’ouverture, dirigé par Debora Waldman, se concentrera autour de trois compositeurs : Ibert, Sohy et Dvořák… … et c’est partout pareil ! Regardez le festival Lisztomanias de Châteauroux, une manifestation passionnante à laquelle j’ai participé maintes fois. Pour se renouveler, ils ont dû élargir leur thématique et associer d’autres compositeurs à Liszt : une année Beethoven, une autre Brahms…
Estimez-vous que cette ouverture soit une bonne ou une mauvaise chose ? Avant d’être bonne ou mauvaise, elle est inévitable. En musique, rien n’est pire que l’enfermement et le ronronnement. Cela dit, d’un point de vue musical, c’est évidemment une bonne chose. J’avoue avoir du mal à comprendre pourquoi il faudrait se contenter d’un compositeur unique, se limiter à lui et exclure tous les autres ! Ce nonobstant, d’un point de vue logique, si vous construisez tout un festival autour d’un compositeur et que vous vous rendez compte que ce n’est pas tenable sur la durée car trop restreint, la spécificité même de votre manifestation se dissout. C’est à la foi inéluctable et un peu dommage.
Une ligne directrice n’est pas forcément liée à un compositeur… Bien sûr, certains festivals s’orientent plutôt vers des titres propres à chaque édition, du type : « Les animaux dans la musique » ou « Le thème de l’eau », où se presseront Liszt, Ravel et Debussy au côté du prélude op. 28 n°15 de Chopin dit « de la goutte d’eau »… Je trouve ça ridicule et regrettable : tant d’effort pour monter une manifestation, inviter de grands interprètes et se coller une étiquette réductrice qui vous barre l’horizon, c’est presque triste.
C’est fort de vos convictions – fussent-elles parfois tempérées par les initiatives des membres de l’association du festival – que vous avez maintenu le cap de Piano Pic, y compris face à la tempête de la pandémie. Au moment où nous échangeons, un nouveau choc secoue la planète : la guerre en Ukraine. Il n’est certes pas besoin d’être musicien pour être ému devant les déchaînements de violence dont les échos nous parviennent. Toutefois, comment un artiste réagit-il quand il constate les conséquences éhontées voire carrément effrayantes de la guerre sur la culture : déprogrammation de certains pianistes, chefs ou orchestres parce qu’ils sont russes, déprogrammation de certaines œuvres parce que, par exemple, Tchaïkovski était russe, interdiction aux candidats de participer à certains concours – tel celui de Dublin – parce qu’ils sont russes ? Ce qui se passe actuellement est un enfer, et cela me touche triplement : en tant qu’homme, en tant que musicien et en tant que juif. Deux membres de ma famille sont morts à Auschwitz, et une sœur de mon grand-père a péri dans le camp de concentration de Theresienstadt. Je suis allé en Israël à Yad Vashem, l’institut international pour la mémoire de la Shoah. J’ai trouvé le nom des miens dans l’ordinateur qui contient le nom de tous les israélites massacrés par les nazis. Si vous ajoutez à cela le fait que j’ai une grand-mère arménienne, j’aime autant vous dire que, pour nous, « génocide » n’est pas un mot dénué d’émotions ou de sens.
Vous l’avez vécu, et cela résonne en vous. Oui, dans ma famille, nous avons connu les persécutions. Nous en avons été victimes. Nous savons ce que c’est. Toute mon enfance a été marquée par les dires de mes parents. Ma famille vient de Prague. Mes parents ont quitté la Tchécoslovaquie pour la France après l’invasion de Hitler. Dès 1939, mon père, qui adore la France et a été naturalisé, s’est engagé à corps perdu dans la Résistance. De Gaulle l’a félicité personnellement. Ceci vous explique pourquoi ce qui se passe en Ukraine m’horripile. D’une part, je suis bouleversé par ce que l’armée russe inflige au peuple ukrainien ; d’autre part, je trouve qu’il existe énormément de points communs entre la folie du dirigeant actuel de la Russie et Hitler.
Les sachants pointent également des différences qui rendent cette guerre irréductible à la spécificité du projet nazi d’extermination. Certes, la Shoah est spécifique, quoi qu’il advienne ; certes, aussi, nous n’avons pas connaissance de l’existence de chambre à gaz, et il n’existe pas de traque à grande échelle des Ukrainiens dans d’autres pays. Ce sont des différences majeures, je n’en disconviens pas. Reste que le processus d’extermination des civils est très proche de la méthode nazie. Voilà pourquoi je suis peut-être plus ému que d’autres, à cause de cette petite fibre en moi qui se tord en voyant que la Bête immonde ou quelque chose de très proche s’est réveillée, et qu’elle s’est remise à massacrer avec fureur. Je n’ose imaginer ce qu’éprouveraient mes parents s’ils étaient encore de ce monde. Et pourtant, on peine, ici, à se représenter les atrocités qui sont commises. Chaque jour, c’est pire. Ça n’est pas près de s’arranger. C’est une catastrophe.
Face à votre émotion profonde, deux attitudes paraissent envisageables : arrêter de jouer du piano, car à quoi cela rime-t-il quand tant d’humains sont frappés par une armée redoutable ? ou continuer de jouer parce que, si plus de musique, alors quoi pour préserver le sentiment de beauté qui constitue une partie de notre humanité ? Aussi curieux que cela semble, les deux attitudes que vous schématisez ont quelque chose de complémentaire. Certains matins, j’ai honte d’être en sécurité, chez moi, de me lever pour devoir jouer du piano, de jouir de la vie… Comment ne pas avoir conscience du scandale qui consiste à prendre son petit café au soleil pendant que des maternités sont bombardées, que des femmes sont violées en toute impunité, que des civils sont écrasés sous les décombres de leurs immeubles, que des charniers horribles seront probablement découverts demain ? C’est insupportable, il faut le dire et le redire. Mais je vous renvoie la question : que voulez-vous que l’on fasse ? Se morfondre, renoncer, s’apitoyer ? Accueillir des réfugiés si l’on dispose de l’appartement et du temps adéquats ? Soit, et après ? Évidemment, on peut prier pour les victimes, si l’on est croyant ; on peut participer à des collectes, si l’on est confiant ; cela n’ôte pas le sentiment d’impuissance qui renforce notre colère devant les crimes. À côté du festival, nous donnerons un concert dont toute la recette partira en Ukraine. C’est à la fois symbolique et microscopique. En réalité, nous ne pouvons que constater l’évidence : un génocide est en train de se dérouler à l’Est de l’Europe. La mort frappe. Les missiles détruisent. Un régime totalitaire essaye d’effacer tout un peuple, qui se défend de manière admirable. Je ne comprends pas qu’un événement aussi terrible se déroule à nos portes.
Vous semblez laisser entendre que vous auriez pu aller sur place pour aider… Je n’ai plus l’âge, hélas, mais j’espère que l’on va intervenir autrement qu’en envoyant des armes. Tout le monde a peur. Peur de l’arme nucléaire. Peur de savoir comment l’on se chauffera, l’hiver venu. Il faut arrêter d’avoir peur pour soi-même. Il faut prendre des décisions radicales. Vite. Bref, je ne suis pas très optimiste.
Même si ce n’est pas comparable en termes de dégâts physiques, le monde de la musique est aussi touché par cette guerre. Écoutez, j’ai un ami russe qui est souvent venu à Piano Pic et qui enseigne au conservatoire Tchaïkovski. Je veux dire par-là que ce n’est pas un paysan valeureux mais illettré, c’est vraiment quelqu’un qui appartient aux sphères privilégiées de la société russe. L’autre jour, ce personnage m’a envoyé un courriel hallucinant où il m’expliquait que, contrairement à ce que ressasse la propagande occidentale, les Russes sont en campagne pour dénazifier l’Ukraine, voilà pourquoi ils sont partis en guerre. Que des gens cultivés, que des artistes dans l’âme, que des esprits aiguisés, que des musiciens talentueux se fourvoient ou se complaisent dans de telles contrevérités me laisse pantois et nourrit l’effarement dans lequel la guerre en Ukraine me plonge.
Pierre Réach aux Batignolles, le 14 avril 2022. Photo : Bertrand Ferrier.
Un artiste, pensez, c’est au-dessus des basses contingences matérielles ! Pourtant, Pierre Réach, musicien idéaliste et cependant humain sensible aux contingences matérielles, hautes ou basses, sait combien cette dichotomie est factice. En tant que directeur artistique de festival, il l’a maintes fois expérimenté. À l’occasion de la sortie du premier volume de son intégrale des sonates de Beethoven, il nous raconte ici en quoi cette tension supplémentaire nourrit son activité d’artiste et sa vie d’homme.
Pierre Réach, en tant que directeur artistique du festival Piano Pic, vous vous préparez aux nouvelles joies et aux nouvelles déceptions éventuelles – c’est rare mais ça arrive – pour l’été 2022. Comment se relève un festival après l’interruption liée aux règles sanitaires censées juguler l’épidémie de Covid ? C’est compliqué, et ça n’a rien de magique. Certaines grandes manifestations ont tremblé. J’ai tremblé. Par conséquent, en 2020, quand la vague de Covid a tout submergé et que nous avons pris le confinement de plein fouet, j’ai dit à l’équipe du festival : « Il faut montrer que le festival dure toujours. On ne peut pas arrêter ainsi. » Évidemment, nous avons annulé tous les concerts MAIS j’ai décidé de venir jouer, gracieusement – toutes les subventions avaient sauté. Donc on a loué un piano, et j’ai joué avec le masque, en plein air et j’ai donné un récital, juste pour montrer que Piano Pic n’était pas mort.
La preuve : vous avez repris. Oui, avec toutes les difficultés que l’on peut imaginer. Par exemple, en 2021, on a engagé les artistes programmés en 2020 ; même chose pour l’édition de cette année, dont la composition était prévue pour 2021. À présent, nous allons pouvoir repartir de l’avant. Survivre pour un humain comme pour un festival, c’est beaucoup de travail, et c’est aussi une chance que nous devons être fiers de faire fructifier.
Les mesures sanitaires ont néanmoins laissé des traces durables. Là aussi, j’ai beaucoup appris, et pas seulement pour le festival ! Je me souviens de ces grandes salles avec tout le public masqué, seuls les yeux émergeant… Quelle vision ! Une anecdote à propos de ces masques. En septembre, dans ma classe de Barcelone, j’ai eu de nouveaux élèves dont je n’ai vu qu’une partie du visage. Or, percevoir la réaction des élèves rien qu’en observant leurs yeux, c’est extrêmement difficile. J’ai donc dû m’adapter, et je pense que les communications entre les gens ont beaucoup changé.
Il y a eu le masque, il y a aussi eu les distances… … surtout pour quelqu’un comme moi qui ai l’habitude de m’approcher des élèves et de les toucher !
Ha, vous me rassurez. Quand je donnais des leçons à des élèves modestes, je précisais aux mamans que je toucherais leurs protégées. Je voyais dans leur regard la méfiance…
Mais il faut toucher les élèves ! Sinon, comment montrer la relaxation des épaules, la souplesse du bras ou le mouvement du poignet ? Eh bien, j’ai dû faire sans. Inventer. Bricoler. Drôle d’époque !
Au reste, pas sûr que cette phase soi-disant exceptionnelle soit terminée. Vous avez raison, ça n’est pas terminé le moins du monde. Au moment où nous parlons, Shanghai est confiné ; et nous, nous enlevons les masques. Je pense que c’est de la folie furieuse. Je connais des gens qui, malgré trois doses de vaccin, ont actuellement le Covid.
C’est plutôt inquiétant quant à l’efficacité du vaccin, non ? C’est surtout la preuve qu’il faut aider le vaccin en portant le masque. L’efficacité ne dure que six mois.
Peut-être même moins, si l’on en croit la proposition d’ajouter une quatrième dose… Il est certain que le vaccin ne nous exonère pas d’un devoir de prudence ; et il est patent que, en ces temps troublés, le bon sens n’est pas la chose du monde la mieux partagée.
En dépit de ce climat incertain, le programme de Piano Pic 2022 est avancé et revendique, derrière la prééminence du piano, un certain éclectisme chez les artistes (vedettes et jeunes pousses) et dans le contenu des programmes (de la musique savante au jazz)… Je vais le dire sincèrement : ce n’est pas moi qui impulsé l’envie d’intégrer un concert de jazz. Je me dois simplement de prendre acte de ce souhait de l’association.
On ne vous sent pas convaincu. J’en suis un peu étonné, et certainement pas parce que je n’aime pas le jazz. Toutefois, programmer du jazz dans un festival de musique classique me semble une contradiction dans les termes. De plus, programmer un concert de jazz ne me paraît pas très solide. C’est comme si on disait : « Attention, la musique classique, c’est ennuyeux et élitiste, on va donc proposer un concert plus facile d’accès. »
Un concert de jazz, c’est plus « facile » ?
Disons que, à cette aune, j’aurais préféré que nous organisions un festival de jazz !
Mais vous avez accepté cette entorse.
Si des gens dévoués attendent ça avec autant d’impatience, pourquoi se braquer et leur refuser ce plaisir ?
Être directeur artistique d’un festival à la fois grand et petit oblige donc à composer avec les bonnes volontés et les mauvaises décisions ? Je ne parlerais pas de « mauvaises décisions », plutôt de décisions dont je ne puis être pleinement solidaire, ce n’est pas la même chose. Cela étant, oui, il est vrai que je suis parfois contraint d’avaler des pilules un peu amères – amères non pas pour mon ego, mais parce que je pense qu’elles nuisent au festival ou, du moins, à l’idée que j’en ai. C’est aussi cela, le travail d’équipe.
Cela va-t-il jusqu’à inviter des artistes dont l’esthétique vous parle peu ? Oui, cela m’est arrivé. Vous ne pouvez pas être à la tête d’une équipe sans tenir compte des avis, et en tenir compte concrètement, même si vous vous y résolvez à reculons. Par chance, je pense qu’il y a toujours quelque chose de bien à découvrir, y compris chez des musiciens pour qui vous n’avez pas une inclination naturelle.
La diversité du festival est aussi celle des formations : musique de chambre, récital et concerts symphoniques sont au programme. Cela m’inspire deux questions qui ne font peut-être qu’une. D’une part, est-ce une volonté d’offrir un panel pianistique allant au-delà du solo, de s’ouvrir à un public que le solo effraierait, de fidéliser vos festivaliers en leur donnant l’occasion d’aller écouter plusieurs concerts aux formats variés ? D’autre part, cette diversité est-elle éruptive (nous parlions de volcan en évoquant la geste créatrice), au sens où elle montrerait le foisonnement de ce qui existe derrière un « concert de piano », ou est-elle canalisée, au sens où elle s’appuierait sur une colonne vertébrale (thématique, historique, esthétique) propre à cette édition 2022 ? J’avais envie que Philippe Bianconi vienne. Je le connaissais de réputation, mais je n’avais jamais eu l’occasion de le convier. Il se trouve que nous sommes représentés par le même agent, Brice Devolf. J’ai donc pu lui proposer de donner le concert d’ouverture au sommet du pic du Midi. Il a aussitôt accepté. Le lendemain, un concert était prévu dans la vallée. Jean-Marc Luisada avait triomphé en 2021 ; nous voulions donc absolument le réinviter cette année. Tout ou presque est de la même eau.
En somme, pas de fil rouge bankable ? Ce qui unit les concerts de Piano Pic, ce n’est pas une colonne vertébrale, ce sont des coups de cœur. Je ne souhaite pas donner une autre ligne directrice, par exemple thématique. J’estime qu’un artiste n’est jamais meilleur que quand il fait ce qu’il a de meilleur en lui. À partir du moment où j’ai sollicité un musicien parce que j’aime son travail et que j’ai envie que le public du festival le découvre ou le redécouvre, quel besoin d’ajouter une étiquette thématique sur l’emballage ? La vie est trop courte pour lui ajouter des contraintes.
Est-il plus difficile de « vendre » aux collectivités un festival centré sur vos inclinations plutôt qu’un ensemble marketté autour d’une thématique censée être accrocheuse – « Femmes et musiciennes », « Diversités », « Vous avez dit le divin Mozart ? », « Pianos métis », etc. ? Je ne sais pas. Je sais simplement que tout peut se passer. Une subvention peut arriver bien après qu’il était prévu, coulant le festival. Ça arrive. Beaucoup de manifestations se sont cassé la figure à cause de ce genre de contretemps pas vraiment musical. Il faut prendre du plaisir et le partager. Je ne proposerai jamais à un artiste de venir en lui imposant de jouer du Mozart parce que, cette année-là, on a choisi Mozart comme thématique. C’est absurde ! Dès lors, si l’artiste que je trouve génial ne joue pas Mozart, je ne l’invite pas ou je l’oblige contractuellement à jouer une œuvre de Mozart ? Mais quelle idée stupide ! Au contraire, Christophe Baillet et moi ne dérogeons pas à une règle : demander aux artistes de jouer ce qui leur fait plaisir. Toutefois, nous essayons d’éviter les doublons afin d’éviter les comparaisons.
Pourquoi ? Si tous sont de grands artistes, quel est le risque ? C’est un jeu dangereux. Une année, nous avons eu la chance d’accueillir des artistes comme… je ne veux citer qu’un nom pour éviter de faire une liste incomplète, mais imaginez seulement Abdel Rahman El Bacha. Comment voulez-vous que je lui dise : « On veut que vous veniez mais à condition que » ? Ce serait ridicule.
À suivre pour moins de ridicule !
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